Un week-end autour de la musique du compositeur estonien Arvo Pärt proposé par l’ensemble Ars Nova ; un mini-festival de piano faisant la part belle aux outsiders du continent américain : en novembre, le TAP de Poitiers est au top.
par David Sanson

Ars Nova©Arthur Pequin

Consubstantielle à celle de modernité, l’idée d’avant-garde (qui fut si féconde) n’aura pas survécu au cataclysme de la Seconde Guerre mondiale. Voilà 75 ans qu’elle semble tombée en désuétude, battue en brèche par notre époque postmoderne et « post-historique », où la vaine croyance en un quelconque « progrès » en matière artistique a été engloutie dans ce que d’aucuns (Arthur Danto) ont appelé la « fin de l’histoire de l’art »…

Il n’y a guère que dans la musique qu’elle aura mis du temps à s’éteindre. Du moins dans la musique occidentale de tradition écrite, cette musique dite « contemporaine » où l’avant- garde – née précisément de la tabula rasa de l’après-guerre – devait rapidement finir par s’institutionnaliser au point de faire régner dans beaucoup de pays, et particulièrement en France, une dictature esthétique qui s’est, évidemment, avérée des plus délétères. Elle a certes produit quelques grandes œuvres (signées Kagel, Stockhausen, Berio, voire Boulez) ; elle aura surtout généré un sacré gâchis, et une coupure qui chez nous semble irrémédiable avec le « grand public ». On se rappelle ce constat que formulait Harry Lehmann dans La Révolution digitale dans la musique (éditions Allia) : « La musique contemporaine n’aura pas été capable d’accomplir l’un des traits essentiels de la modernité, celui qui consiste à franchir l’abîme qui la sépare de la culture populaire. (…) C’est la barrière entre musique savante et populaire, elle-même cimentée par les institutions, qui aura empêché la constitution d’une postmodernité musicale. » Après tout, « avant- garde » est à l’origine un terme militaire…

Les choses changent pourtant, et c’est tant mieux. Et cela a commencé il y a déjà plus de cinquante ans, de l’autre côté de l’Atlantique, dans les 60s, quand de jeunes compositeurs lettrés, mais nourris de jazz, de rock et de musique indienne autant que de musique « classique », et qui n’avaient pas honte de l’assumer, commencèrent à poser les bases du minimalisme. Le tout, sous l’égide de John Cage (1912-1992), figure tutélaire et, de fait, essentielle (il a joué pour la musique du XXe siècle un rôle analogue à celui de Marcel Duchamp dans les arts visuels). Et dans un pays de toute façon prodigue en outsiders et autres mavericks en tout genre : de Charles Ives (1874-1954) à Harry Partch (1901-1974), en passant par Henry Cowell (1897-1965), la jeune histoire de la musique américaine abonde en figures iconoclastes. Plusieurs d’entre elles se retrouvent au programme de This is America!, l’album (littéralement) enthousiasmant qu’ont publié cette année Vanessa Wagner et Wilhem Latchoumia, pianistes français épris d’aventures : Leonard Bernstein, Meredith Monk, Philip Glass, Steve Reich, John Adams… Si l’on en parle ici, c’est que le duo sera en novembre en concert à Poitiers, pour y ouvrir le mini-festival Piano pianos proposé par le TAP.

Un mini-festival qui poursuivra son exploration du continent américain en compagnie de Célimène Daudet. Partie récemment à la recherche de ses origines haïtiennes, celle-ci a exhumé des pans entiers de musique inconnue : celle de Ludovic Lamothe (1882- 1953), surnommé « le Chopin noir », de Justin Élie (1883-1931) ou d’Edmond Saintonge (1861-1907). Le voyage s’achèvera avec Vanessa Wagner, cette fois-ci en solo, qui présentera en avant- première le second volet de sa série Inland. Des albums qui, pour le coup, se jouent allègrement des frontières entre musiques « savante » et « populaire ». Sur ce second chapitre, on trouve ainsi des pièces signées Suzanne Ciani, Sylvain Chauveau, Ryuichi Sakamoto, Harold Budd, Julia Wolfe, Philip Glass, Brian Eno… Inland : un titre qui résume bien la vertu de ces musiques consonantes et, parfois, pulsées (deux critères jadis honnis de l’avant-garde institutionnelle), qui nous invitent à nous laisser happer par cet océan de sons où harmoniques et résonances miroitent à n’en plus finir, et à revenir à notre intériorité.

En Estonie, dans les années 1960, Arvo Pärt (né en 1935) était l’un des jeunes compositeurs avant-gardistes les plus en vue de son pays – alors partie de l’URSS. Puis il se retira dans le silence, plusieurs années durant : dans son intériorité, et dans l’étude des grands maîtres de la musique médiévale, cette époque d’avant la Renaissance où la pensée moderne n’avait pas encore opéré une première déviation. Il en ressortit fort d’un « style » musical entièrement neuf et personnel. Un style que l’on rattache souvent au minimalisme en raison de son apparent dénuement (qui masque en fait une extrême richesse d’écriture et une redoutable complexité d’exécution). Un style qui a en tout cas, comme celui de beaucoup de compositeurs minimalistes, suscité l’adhésion d’un vaste public : ne serait-ce qu’au cinéma, nous sommes nombreux à avoir été en contact avec la musique de Pärt.

Cette musique, l’ensemble Ars Nova, résident du TAP, a judicieusement choisi de la mettre à l’honneur, quelques jours avant le mini-festival susmentionné. La projection du film 24 préludes pour une fugue de Dorian Supin (2005) – documentaire d’autant plus émouvant qu’Arvo Pärt est notoirement avare en confidences – et une conférence sur la musique au cinéma préluderont à un concert dont le programme fait tourner la tête. Encadrés entre ces deux chefs-d’œuvre que sont le Pater Noster de Stravinsky (1926) et The Unanswered Question de Charles Ives (1908), y seront interprétés quelques-uns des plus beaux « tubes » de Pärt : Arbos, Cantus in Memory of Benjamin Britten, Für Alina… Le point commun de toutes ces musiques étant qu’elles n’ont pas eu peur non plus d’assumer leur part – essentielle – de spiritualité.

Telle est la question, ensemble Ars Nova, lundi 8 novembre, 20h30,
Auditorium, TAP, Poitiers (86) Piano pianos, du jeudi 12 au vendredi 13 novembre, au TAP, Poitiers (86).
www.tap-poitiers.com