CHASSE SPLEEN On ne s’avance certainement pas par hasard sur cette langue de terre entre ciel et mer. L’excursion aura été réfléchie, ou, tout du moins, mue par l’attrait renouvelé pour des portes ouvertes, le festival ciné de Pauillac ou encore l’arrivée de larges gréements dans la vaste embouchure de l’estuaire. Pour attirer le chaland, quelques viticulteurs, aussi nombreux que les galets médocains, ont inventé des stratagèmes. Certains convenus et estampillés « grande école de commerce ». D’autres, délicats, s’apparentent à des élucubrations belles comme un ciel girondin.

Henry Clemens 

Sur la route du vin en Médoc, vous ne pourrez qu’aléatoirement échapper aux grands noms ronflants des AOC communales du Médoc – entreprises clinquantes – que le hasard bien souvent plaça de l’un ou de l’autre côté d’une de ces appellations : Saint-Julien ou Médoc, Margaux ou Haut-Médoc. Après quelques kilomètres, vous nourrirez pour cet énième chai à barriques et énième boutique vantant premier et second vin la même lassitude que Paul John Gascoigne pour un verre d’Évian et on n’est pas loin de confondre à la tombée de la nuit les jus de Lagrange et Branaire-Ducru… peut-être un soupçon de cabernet en plus par ici mais au final des profils siamois et, cerise sur le moût, des éléments de langage identiques chez les uns et les autres de ces protagonistes de vins illustres. Nul doute que les plus érudits, les plus diligents de ces acteurs auront pour le visiteur de l’ambition et apporteront quelques éléments différenciateurs révélant produits et philosophie de la maison… Nous voici à la quête de cet autre voyage viti-vinicole, sur cette autre route du vin faite main et parfaitement ad hoc. 


Kris Lemsalu, In my bathtub I’m the captain
Photo Jules Baudrillart

À la sortie de Blanquefort, prendre la D2, passerelle entre la cité et les zones viticoles remarquables. Après quelques dizaines de minutes sur la route de Pauillac, on aperçoit assez vite, légèrement en retrait, la bâtisse crème de Château Arnauld, ancien prieuré refait à neuf. Assurément une parfaite et initiatique mise en bouche pour revenir sur les origines du vignoble du Médoc et se reparler d’un temps – peu de temps avant l’an mil – où les pèlerins, sur la route de Compostelle, faisaient halte au coeur de l’insalubre région. 

Le magistrat bordelais, Pierre-Jacques Arnauld acheta au xviie siècle le prieuré d’Arcins qui devient le « cru Arnauld » avant d’être rebaptisé Château Arnauld. Période pendant laquelle la « fureur de planter » s’empara de la noblesse d’épée et de robe ainsi que de la haute bourgeoisie bordelaise. Ici, au passage, un chai neuf et fonctionnel représentatif de ce qui se fait de plus efficace et beau. 

Du classique en somme, finalement très représentatif du secteur tout comme le Château Léoville Poyferré, en AOC Saint-Julien. À vrai dire, un passage obligé (et un détour avant de replonger vers Chasse-Spleen) pour la tenue de ses vins, représentants de la classe des grands médocains, et pour la présence, rare, de femmes fortes et singulières, ici Isabelle Davin, l’oenologue du château. Le profil des grands et doux vins se trouve en filigrane dans le second vin : Le Pavillon de Léoville Poyferré. Un profil peut-être désuet – un rien pommadé – aux yeux des naturalistes mais qui parlera aux survivants lecteurs de Peynaud1 ou encore de Desseauve. L’intérêt de cette halte ; vous convier dans un coeur de réacteur viticole, dans un endroit où il ne sera question que de vin.

On revient, pour un finale délicat, sur ces pas pour atteindre le parking neuf du Château Chasse-Spleen. On longe un peu timidement un long bâtiment pour arriver devant deux gigantesques bottes, que l’on jurerait en caoutchouc vert. Le choix de l’oeuvre de Lilian Bourgeat a quelque chose d’exemplaire dans sa mesure où elle rappelle la dimension besogneuse, laborieuse du métier de vigneron, loin des oripeaux et de l’aristocratie viticole qui seule aurait voix au chapitre. Le public est prévenu. 

La pièce iconique ouvre de la plus belle des façons la déambulation dans un parc émaillé de choix d’une exemplaire cohésion. On passe devant le poisson de Katinka Bock, tatiesque et facétieusement arroseur, pour atteindre le Centre d’art du Château Chasse-Spleen. L’exposition de saison a pour thème l’étrange. Ici, l’étrange n’est pas flippant mais convoque le bizarre, le singulier. La chose est répétée par l’impeccable hôte et collectionneur Jean-Pierre Foubet. Les trois salles, sporadiquement occupées par quelques oeuvres, offrent finalement un temps de respiration pour une appréhension lente des objets et tableaux. 

On sait Jean-Pierre Foubet didactique et pédagogue – aussi parce que loin de tout autre centre d’art et offre exigeante – et c’est donc avec parcimonie qu’aidé de sa chère et tendre Céline Villars-Foubet, il expose une partie d’une plus vaste collection entamée il y a un peu plus de dix ans. La simplicité du lieu est inversement proportionnelle à la profondeur du propos. On s’interroge longuement mi-amusé, mi-inquiet devant les dispositifs de Markus Schinwald, dézinguant le Biedermeier2 sans coup férir. Les étranges figures de Vincent Gicquel vous auront précédemment tristement toisés. Le pied incongru de Ramírez-Figueroa sortant du bout d’un régime de bananes symbolise certainement au mieux l’incursion du bizarre dans le quotidien… bizarre, vous avez dit bizarre ? 

On applaudit des deux mains à l’initiative du couple, qui, à l’occasion, parle aussi de son beau et grand vin. On apprécie et se dit qu’on peut parler d’une initiative inclusive au coeur d’un no-man’s land culturel, où on ferait passer quelques pauvres initiatives culturelles pour des lanternes. Ici, tout sonne juste, aussi parce que l’ensemble est mâtiné de sincérité et de savoir-faire, à l’image du beau livret accompagnant l’exposition. On se prend à rêver d’une biennale médocaine d’art dont les premiers commissaires seraient, tout bien tout honneur, Céline et Jean-Pierre !

  1. OEnologue et chercheur français qui a révolutionné les techniques de vinification dans la seconde moitié du xxe siècle, surnommé le « père de l’oenologie moderne » (1912-2004).
  2. Contemporain des styles Restauration et Louis-Philippe, le Biedermeier désigne d’une part la culture et l’art bourgeois apparus à cette époque, et d’autre part la littérature de ce temps, qui tous deux sont méprisés parce que « terre-à-terre » et « conservateurs » (1815-1848).

« Étrange – Variations en vrac ! »,
jusqu’au jeudi 31 octobre.
Chasse-Spleen,
32 chemin de la Razé,
33480 Moulis-en-Médoc.
art.chasse-spleen.com