MONTGOLFIADES DE SAINT-ÉMILION – La grande réunion des ballonistes reste un des événements œnotouristiques incontournables de la rive droite bordelaise. L’occasion rêvée d’embrasser du regard un paysage viticole séculaire. En octobre dernier, une vingtaine de montgolfières naviguait mollement dans le ciel dégagé au-dessus de Saint-Émilion pour le bonheur des petits et des grands. Pourtant, sous les nacelles, la vision d’une mer de vignes questionna bien vite et âprement le principe même d’une monoculture délétère.

400 mètres au dessus de St Emilion @HC

Fils et filles de Jules Verne
Nous nous levâmes aux aurores, partîmes à l’heure où sur les routes serpentines du Saint-Émilionnais vous croisez quelques engins agricoles immenses, tous phares allumés. Pour ces 10es Montgolfiades, rendez-vous donné au parc Guadet, où régnait une atmosphère de mess d’officiers en campagne. Fébrilité et salutations enjouées entre aérostiers, dont nous ne dirions pas qu’ils avaient l’air d’albatros cloués au sol mais dont nous devinions qu’ils faisaient à l’évidence partie de la corporation confraternelle des grands enfants, fils et filles de Jules Verne. Dans une intendance de fortune et sous barnum, la petite dizaine de prétendants au baptême de l’air attendait dans le frimas matinal son pilote de montgolfière. Forcément fébriles, forcément impatients alors que le jour pointait à peine le bout de son nez. Mickael Savard sera notre docteur Samuel Fergusson servant, efficace et joyeux. Nous devinâmes très vite que les Robur partiraient peu conquérants au-dessus de la vaste mer viticole sur laquelle il allait être malvenu d’amerrir pour plier les rangs de vignes de quelques grands crus classés.

Anthropisation
La vue d’oiseau proposée à partir du balcon en osier s’avère très vite singulière dans la mesure où le vignoble quadrillant l’horizon paraît bien nivelé et plan. Château Soutard et son jardin ramassé émergent rapidement sous la nacelle ainsi que Château Balestard La Tonnelle, maisons de poupée blanches et parfaitement dessinées sur ce fond chatoyant de vignes égrappées. Nous devinons Château Fonroque, un peu plus loin sur notre gauche et son joli îlot de bosquets et d’arbres. La peinture est belle, l’ensemble d’une parfaite composition paysagère. Derrière nous, dans les brumes matinales, l’effet est saisissant à la vue de la délimitation du plateau de Saint-Émilion, dont la pente, d’ici presque abrupte, descend vers le soleil levant. Les cartographes et autres Humboldt auraient adoré ces points de vue sous le souffle chaud des brûleurs.

Saint-Émilion la prospère apparaît bien plus riquiqui et ramassée, presque effacée et pauvrette ! Alors que nous amorçons la descente parmi les crus classés, la Dordogne, ondoyante et souple, s’inscrit langoureusement dans le paysage. On aperçoit encore furtivement Libourne dans un relatif lointain avant d’atterrir en maîtrise entre quelques arpents séculaires de ceps. Nous ressortons bizarrement repus de cette vision de terres sans relief et sans arbres mais certes pas repus de la plénitude que provoque une navigation aérienne de ce type. La parenthèse fut douce mais questionna bien l’anthropisation d’un espace dit naturel.

Identité paysagère
Sans fleuve ou rivière, pas de régulateur thermique pour la vigne, une réalité qui insère la viticulture dans un vaste ensemble interdépendant et parfaitement holistique. Au cœur du vignoble, nous avons pourtant cherché les arbres et les bosquets, tout ce qui en somme favorise la circulation entre biodiversité, animaux et auxiliaires. Alors que l’agroforesterie1 gagne ses lettres de noblesse en viticulture, à Saint- Émilion, la surface boisée ne représenterait que 6 % des superficies de l’AOC ! Alors que, selon Alain Canet2, l’arbre reste la clé d’un écosystème agricole vertueux, cette mer de vignes est bien la signature d’AOC d’un autre temps, un temps où seul le nombre d’hectares asseyait la notoriété d’un vigneron qui ne se figurait pas la haie comme un possible premier maillon de l’approche agrofestière, comme le précise justement le même Alain Canet. Il ne s’imaginait pas non plus que les arbres, les mares au milieu des vignes, dessineraient un jour les contours d’une nouvelle identité paysagère viticole, ici comme ailleurs. Le Conseil des Vins de Saint-Émilion, tout juste auréolé du Coup de Cœur du jury pour le Trophée des Vignobles Engagés3, semble à ce stade volontariste sur la question de la promotion de l’agroforesterie.

Mickael Savard Aerostier @HC

L’éco-ballon de Marc Milhade
On se prend à rêver d’un temps où ces Montgolfiades seraient aussi un outil agronomique, une vigie biologique pour mesurer les évolutions vertueuses à l’échelle d’une AOC. Les ballons partageraient alors le ciel avec une ribambelle d’oiseaux et survoleraient reliefs, arbres et haies. Marc Milhade, propriétaire du Château Boutisse Grand Cru de Saint-Émilion4 et balloniste passionné, parraine et pilote un éco-ballon élaboré par le constructeur Chaize, à Annonay, et rappelle que le besoin de vertu écologique n’épargne pas ce moyen de locomotion.

Marc Milhade porte activement depuis deux ans, avec trois autres pilotes, ces Montgolfiades de Saint-Émilion. Il évoque le projet de vols œnotouristiques avec guide et dégustation en nacelle. Le jeune aérostier et son éco-ballon semblent donc tout désignés pour emmener un jour prochain Alain Canet au-dessus du vignoble, afin de reparler des liens productifs entre viticulture et sylviculture.
Henry Clemens

  1. « Agroforesterie », interview d’Alain Canet, Le Rouge et le Blanc, numéro 141
  2. Agronome et agroforestier, président de l’association Arbre et Paysage 32.
  3. www.terredevins.com/actualites/trophees-bordeaux-vignoble-engage-le- palmares-2021
  4. www.chateau-boutisse.fr

Les Montgolfiades de Saint-Émilion, www.vignesetballons.com