OLIVIA GRANDVILLE Depuis le 3 janvier, elle a pris la tête du centre chorégraphique national de La Rochelle, à la suite de Kader Attou, qui y est resté treize ans, et en est parti… à reculons. « Mille plateaux » sera son nouveau nom. La chorégraphe souhaite y privilégier l’in situ et les pratiques de tous bords, et retrouver la beauté originelle de la chapelle Fromentin.

Propos recueillis par Stéphanie Pichon

Vous avez traversé une vie de danse, en tant qu’interprète d’abord, puis en tant que chorégraphe. Depuis 2011, votre compagnie La Spirale de Caroline était installée à Nantes, où vous étiez artiste associée au Lieu Unique. Qu’est-ce qui vous a donné envie de postuler à la direction d’un lieu de danse ?
J’en ai toujours eu envie, même si je n’ai pas été souvent candidate à des CCN et que, comme beaucoup de femmes, j’ai longtemps pensé que je n’en étais pas capable. Mais la question de la transmission a toujours été très présente dans mon parcours. Mon expérience au Lieu Unique a été très riche : je me suis retrouvée programmatrice de danse, j’ai proposé des créations et des projets d’action culturelle, à ma manière, comme le Dance-Park. Cela a été passionnant artistiquement. Aujourd’hui, ce projet de CCN, c’est ma pensée sur la danse.

Les CCN, que vous avez fréquentés en tant qu’interprète dans la compagnie Bagouet, à Montpellier, se sont beaucoup transformés depuis les années 1980. Comment votre projet imagine-t-il le futur de cette institution ?
Dans les années 1990, les CCN étaient des lieux donnés à des artistes importants pour leur permettre de travailler. Leurs missions étaient légères, ce qui n’est plus du tout le cas aujourd’hui ! Nous sommes nommés pour notre travail mais aussi pour remplir une mission, peut-être un peu trop lourde à mon sens. Il faudrait cocher toutes les cases : produire notre travail, accueillir des artistes en résidence, proposer des ateliers et actions culturelles et, en plus, diffuser. C’est une évolution positive dans un sens, qui rappelle que ces lieux n’appartiennent pas aux artistes qui les dirigent. Mais il paraît difficile de remplir toutes ces missions en même temps !

Votre projet à La Rochelle s’appelle « Mille plateaux » …
…Oui, le nom vient d’être voté ! Je suis fière d’avoir créé un lieu qui porte ce nom-là et repense les modes de représentation et la relation aux publics, notamment en sortant parfois du théâtre. Non pas que je souhaite laisser tomber la boîte noire, mais il y a d’autres manières de rencontrer le public. Ainsi ai-je ainsi imaginé le projet d’unité mobile d’action artistique, qui rassemble des forces humaines, artistiques, techniques et peut se déplacer soit en autonomie, soit en appui d’autres lieux. Je souhaite repenser un système économique, écologique, travailler de manière horizontale avec des structures de la région qui diffusent déjà, mettre

en place des circuits courts de production-diffusion. Des contacts sont déjà établis avec l’Avant-scène, à Cognac, la Mégisserie de Saint-Junien, l’Empreinte, à Brive, ou Espaces Pluriels, à Pau. L’autre axe s’appelle « mille pratiques ». Je défends le fait que la danse contemporaine n’est pas une seule technique, mais une forme artistique qui questionne les représentations du corps, et peut accueillir toutes les techniques : claquettes, taekwondo, travail sur la voix ou le soin… Pour les jeunes artistes, j’imagine une sorte de summer camp, sur quinze jours, qui verra le jour en 2023-24. Je n’avais pas envie d’un festival de plus à La Rochelle, mais d’un temps de laboratoire, qui réunisse des danseurs, mais aussi d’autres métiers de la danse, et où les générations d’artistes se croisent. Ce sera un temps d’incubation, de fabrication et d’invention sans objectif de création à l’arrivée, mais ouvert au public. Enfin, j’ai proposé à César Vayssié, le projet Phone, un studio de création audiovisuel et numérique, qui créera une collection d’objets, projets cinématographiques ou numériques diffusés sur de nouveaux canaux, touchant plus facilement la jeune génération. Dernier point, deux collectifs – La Tierce et Collectif S – seront artistes associés les trois prochaines années.

Kader Attou est resté treize ans à la tête du CCN de La Rochelle, avec une esthétique liée au hip-hop. Comment se négocie ce passage d’une esthétique à l’autre ? D’une direction à l’autre ?
Il n’y aura pas de rupture, plutôt une ouverture sur plein d’autres esthétiques. Évidemment qu’il y aura du hip-hop, du jump style, du krump ; il ne s’agit pas de bannir cette culture-là, qui est riche, et en pleine transformation aujourd’hui. J’ai le sentiment que pendant treize ans, il y a eu une focalisation sur une seule pratique. Nous allons en sortir. Je vais aussi transformer la chapelle, qui est devenue un petit théâtre, avec un gradin qui prend les trois quarts de l’espace, un plateau de 8 m par 12, avec des vitres occultées. J’ai envie de la laver de tout ça, de retrouver la clarté de la pierre blanche, si propre à La Rochelle. C’est un lieu magnifique, avec des dimensions, un volume, des capacités d’être vu sous des angles passionnants. Quant à la passation de direction, je n’ai pas rencontré Kader Attou, il ne l’a pas souhaité. Je n’ai donc rien pu anticiper avec les équipes. Tout a vraiment commencé le 3 janvier….