CASTILLON CÔTES DE BORDEAUX

Quelques faiseurs iconiques de vins sans soufre, de vins biodynamiques, amateurs de cépages pré-phylloxériques, rebattraient définitivement les cartes et renverraient aux calendes grecques la notion même de grands crus, dont la seule haute technicité garantissait, nous répétait-on, la classe de vins vendue très cher. Avec plus de 20 % d’exploitations en AB, l’appellation Castillon Côtes de Bordeaux fait clairement figure de bon élève. Une dimension vertueuse qui devrait conduire plus d’un œnophile à se pencher sur cette brillante étoile de la galaxie des AOC libournaises.

Par Henry Clemens

Archétypes d’une viticulture paysanne et de bon sens, le Château Fontbaude, le Domaine de l’A et le Clos Louie nous ont semblé constituer une bonne entrée en matière pour découvrir une appellation qu’on aurait tort de circonscrire aux seuls satellites de Saint-Émilion ou de Pomerol.
« En termes géologiques, Castillon est très similaire à Saint-Émilion », nous dit Hugh Johnson dans son Atlas mondial du vin (1).
Passons sur la vision « Saint-Émilion-centrée » du propos pour retenir que l’ouvrage confirme la qualité et la fonction satellitaire de Castillon – pour ne citer que cette dernière AOCparmi les nombreuses libournaises. Début des années 2000, on prédisait de beaux lendemains à ces vins. Prédiction basée sur la seule certitude que vous alliez finalement y (re)trouver de convenables copies des « grands » voisins du Libournais à des prix tout doux. Derenoncourt et, dans son sillage, quelques autres vinificateurs allaient ressusciter la notion de vins identitaires, dire en creux qu’on s’évertue en Castillonnais à faire des vins tout à fait singuliers. Une appellation depuis peu joliment éclairée par le Palmarès Castillon, dégustation printanière des meilleurs crus de l’AOC.

D.R

Parangons des vins identitaires

Parmi les appellations les plus orientales de la rive droite, Castillon-Côtes de Bordeaux vaut un voyage entre monts culminants à 100 mètres d’altitude, Dordogne serpentine, églises romanes, et vaut encore un périple entre plateaux calcaires et vallées limoneuses parfaitement cyclables. Castillon-la-Bataille apparaît comme une porte d’entrée logique et un passage par la Maison du Vin Castillon-Côtes de Bordeaux, une première immersion intéressante.
Toutefois, on peut, à l’instar d’une Islande à découvrir par les fjords de Seyðisfjörður, aborder cette appellation, située à 45 kilomètres de la métropole, par Sainte-Colombe et Saint-Genès-de-Castillon où deux belles exploitations de cette viticulture de demain vous attendent : le Domaine de l’A de Christine et Stéphane Derenoncourt et le Clos Louie de Sophie et Pascal Lucin.
On ne présente plus les deux premiers, alors qu’on devrait le faire inlassablement, tant la viticulture bordelaise doit à l’infatigable arpenteur de sols et voyageur de rangs. Don Quichotte féroce, pourfendeur tenace des vieilleries viticoles bordelaises, Stéphane Derenoncourt a trouvé à travers son Domaine de l’A l’occasion de mettre en pratique un principe intangible que lui et Christine prodiguent depuis quelque temps déjà : le bon sens paysan. Celui-là même qui devrait dispenser certains viticulteurs de planter tel ou tel cépage sur des sols inappropriés, dispenser certains œnologues omnipotents d’écraser le terroir au détriment d’un savoir-faire technique appliqué à tous crins. Le Domaine de l’A est issu des plateaux argilo-calcaires de la commune de Sainte- Colombe. Ici on vendange 11 hectares à la main. Les iconoclastes élaborent leur nectar dans des cuves larges, élèvent leurs vins dans de belles caves voûtées et enterrées. Stéphane et Christine ont installé ce «A» tout en haut de l’appellation sans jouer des coudes. Au nez, on perçoit les notes de fruits noirs et, quel que soit le millésime, tout semble toujours crémeux. En bouche, le velours l’emporte et on est ravi par la tendreté du fruit, par son moelleux élégant. Des notes graciles de fraise des bois et de rose n’éclipsent jamais la tension et la finesse de cette immense invention vinique castillonnaise.

Pascal et Sophie Lucin © Richard Nourry

L’instinct paysan

À Saint-Genès-de-Castillon sévit (trop) discrètement un beau gardien du phare de cette intransigeante viticulture. On n’aura de cesse de révéler la viticulture artisane, la délicatesse indémodable des vins du Clos Louie. Il est également l’autre représentant de la paysannerie viticole de ces terres castillonnaises qui possèdent des pieds de vigne parfaitement à leur aise sur des terroirs variés, des arpents parmi lesquels Pascal Lucin choie quelques plantes pré-phylloxériques tout à fait adaptées aux argiles à silex, au calcaire mais également aux conditions climatiques. Nous invitons le lecteur de ces lignes à lire la judicieuse incise média « Nouveaux cépages pour Bordeaux : l’illusion du progrès (2) » du chantre des vins identitaires.
Ici, la magie vinique est née d’un savoir-faire empirique et d’une approche biodynamique jamais absconse mais faite de bon sens – celle-là même qui, n’en déplaise aux conventionnels, semble régénérer de la meilleure des manières sols et sous-sols (3). Pascal Lucin, homme savant et d’une infinie délicatesse, répète à l’envi que « sa » viticulture demande d’observer et de retrouver un instinct de paysan, perdu sous la pile des recommandations phyto chez la plupart des viticulteurs.

La dégustation des trop rares Clos Louie rappelle que ce vigneron reste irrémédiablement obsédé par le goût du raisin. Les vins des Terres Blanches sont immédiatement digestes et appréciables sans détour.
On reste ébaubi devant la pureté des fruits, dont de belles cerises noires. Les jus caressent littéralement les palais et les vins proposent une acidité bienvenue et fraîche. Une cuvée qui devrait vous inciter à vous avancer plus avant dans ce beau territoire de Castillon.

Le changement, c’est maintenant !

Quelques kilomètres plus au nord, nous nous invitons sur les collines naissantes du Château Fontbaude, à Saint-Magne-de-Castillon, certifié en agriculture biologique depuis 2012. Yannick Sabaté, le président de l’appellation, aujourd’hui à la tête de 19 hectares de côteaux et pieds de coteaux, explique que son frère, installé dès 1976, prenait très tôt la décision d’arrêter les insecticides, pour ne pas avoir, ajoute-t-il, à revêtir les habits de cosmonaute nécessaires pour le traitement des vignes.
Une hérésie folle dans ces coins de campagne, a priori immaculés, où cyclotouristes et pérégrinateurs aimables s’alarmeraient de la présence aux milieux de vignes rêches d’uniformes et de combinaisons raides. Le président et homme fort de Castillon pense que l’AOC vit depuis quelques années un véritable renouveau, boosté, il est vrai, par la décision prise par l’ODG d’augmenter les cotisations, histoire de communiquer plus fort et mieux. Un engouement pour le bio mais également l’arrivée récente de nouveaux faiseurs – primo-viticulteurs et jeunes pour la plupart – constituent des atouts sur lesquels s’appuie la toute jeune et dynamique équipe de l’ODG dirigée par Maïwenn Brabant.
À l’image de son Pèlerin de Fontbaude, une cuvée peu extraite et parfaitement aimable, on se prend à croire que l’AOC pourrait dès demain endosser bruyamment les habits exemplaires du renouveau bordelais.
À Castillon, retentiraient alors les clairons de la paysannerie viticole retrouvée.

  1. Atlas mondial du vin, Hugh Johnson et Jancis Robinson, 2014, Flammarion.
  2. https://www.derenoncourtconsultants.com/fr/nouveaux-cepages-pour-
    bordeaux-lillusion-du-progres/
  3. https://www.naturedevin.com/biodynamie-et-biodiversite-des-sols-lavenir- de-la-viticulture/?fbclid=IwAR0lgUUew4ILIEYjvLs8eIoJIz2FW6HRkDy1MTVw4G PDMK9qJ8VJ7lVoHXM

Maison du Vin Castillon-Côtes de Bordeaux
6, allée de la République
33350 Castillon-la-Bataille
05 57 40 00 88
www.castillon-cotesdebordeaux.com/la- maison-du-vin/

Domaine de l’A
11, lieu-dit Fillol
33350 Sainte-Colombe 05 57 24 92 43 www.domainedela.com

Clos Louie
1, Terres Blanches
33350 Saint-Genès-de-Castillon 05 57 74 46 63

Château Fontbaude
34, rue de l’Église
33350 Saint-Magne-de-Castillon 06 86 00 68 79 www.chateaufontbaude.com