BANDE DESSINÉE
par Nicolas Trespallé

L’AMOUR ADROIT

Au grand jeu des origines supposées du roman graphique, quelques pépites perdues et miraculeusement retrouvées viennent, de temps à autre, combler les zones de béance entres les «romans sans paroles» de Frans Masereel et la percée moderne du genre initié par Will Eisner avec son Bail avec Dieu.

Sorti dans les années 1930, Allez-hop! (à ne pas confondre avec le strip humoristique quasi éponyme de V.T. Hamlin) est la tentative malheureusement sans suite du caricaturiste William Gropper de se frotter à un travail plus ample, ne passant que par le dessin. En une petite centaine de pages, cet artiste issu de la presse prolétarienne et marxiste américaine d’avant-guerre s’échappait ici des sujets politiques et sociaux qui l’ont fait connaître pour trousser un curieux mélodrame romantique particulièrement audacieux, aujourd’hui encore.

Contemporain de Deux manches et la belle, irrésistible comédie de Milt Gross lorgnant vers le slapstick décérébré, l’album joue du classique triangle amoureux, à ceci près que Gropper cherche littéralement à pervertir ce schéma en esquissant pas moins qu’un semblant de ménage à trois entre deux hommes et une belle funambule !
Même si tout est placé sous le signe du subliminal, le récit, campé avec une réelle économie de moyens (une illustration par page), s’emploie non seulement à détourner les codes de la comédie sentimentale mais aussi à s’emparer des révolutions artistiques de son temps. Passant d’une séquence onirique inquiétante quasi surréaliste à un style plus naturaliste, l’auteur
navigue entre la ligne imparable tout en sobriété d’un David Lowe, autre illustrateur politique fameux, et le trait cassant d’un George Grosz. Grâce à son pinceau précis d’un noir charbonneux, Gropper excelle à restituer le décor austère d’une chambre de bonne ou les rues agitées de la ville nocturne pour magnifier la vie d’artistes autant que pour en révéler, avec un zeste d’humour, la tragique condition.

Allez-hop!
William Gropper,
Préface de James Sturm,
La Table ronde

HUMEUR NOIRE

Manifeste de combat, tract militant, plan quinquennal dadaïste, guide de survie pour le monde d’après, ce Manuel de civilité biohardcore pourrait surtout être vu comme le descendant abâtardi et dégénéré de l’œuvre mythique de Gébé L’An 1.
En lieu et place de l’utopie libertaire hippie prônant le «on arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste», on a affaire ici à un succinct «disparaître, c’est rigolo», dans une tentative audacieuse de rire avec bonhomie de la fin programmée de l’espèce humaine. Dans ce traité écolo-guerrier, les aspirants terroristes prennent l’allure de branleurs du fond de la classe de technologie du lycée qui, armés de leurs crayons, de leurs feutres et de leurs trace-lettres, réinventent des planches-tableaux faussement didactiques pendant aux murs. Déroulant un complot machiavélique et déconnant, le trio signe un ouvrage visant à saper les fondations de la société néolibérale et à ensauvager le prétentieux civilisé ou l’être urbain.
Face à un constat global peu reluisant, le programme d’action ne peut qu’être minutieux et total et passe par une insurrection-révolution pour «vivre et souffrir peinard» et venir à bout de l’argent, du sucre, du culte de l’efficacité, en pervertissant les bullshit jobs, l’agrobusiness, l’art triste et l’usage des 4×4.
Pour faire renaître une civilisation nouvelle, la réussite du biohardcore passera donc par la manipulation des bactéries, l’utilisation des larmes des pauvres pour remplacer l’eau chlorée de la piscine, des sangliers radioactifs et la diffusion large du Black Semen, une energy drink à base de semence de taureau, de venin de scorpion, relevée d’un zeste d’urine de fille… Gage de sérieux, des tableaux, schémas, diagrammes, icônes et autres émoticônes viennent ponctuer la lecture de ces fiches anarchistes foutraques et synthétiques qui repensent le concept de «Grand Soir».


Manuel de civilité biohardcore,
Antoine Boute, Stéphane de Groef, Adrien Herda,
Coédition Tusitala-FRMK

NUITS DE CHINE


Situé à la croisée de l’onirisme fantastique et du récit quotidien, Bus de nuit décline une série de contes à suivre prenant la forme d’une longue promenade dans l’irréel et les souvenirs. Zuo Ma, signature révélée initialement par l’éditeur spécialisé dans la BD chinoise Xiao Pan, et publié aussi par Cornélius, explore une vision nostalgique et provinciale de la Chine, à travers les errances d’un personnage expulsé de son train et n’ayant d’autre choix que de prendre un vieux bus pour retourner dans la campagne où il a grandi. Prétexte à une dérive bizarre à la fois mentale et géographique, le récit se défausse constamment et tisse des liens entre des situations et des images iconoclastes confrontant en permanence le naturel au surnaturel. L’arrivée attendue d’un bestiaire de créatures étranges montre la richesse de l’imaginaire asiatique, territoire de tous les possibles, où les maisons sont déménagées par des éléphants, où les poissons-chats sont géants et où des glyphes extraterrestres se nichent dans les poils de jambe d’adolescent.
Si l’auteur se perd parfois lui-même dans les arcanes de son histoire à force d’exotisme et de mystère, l’enjeu est ailleurs et tient précisément dans la confusion de ce voyage, bel exemple de «réalisme magique» à la sauce chinoise. Réflexion sur le temps qui passe, le périple semble emprunter les embranchements incertains du cerveau, siège de moments vécus, d’expériences rêvées, mais aussi d’impasses avec ses recoins devenus inaccessibles quand vient le temps de la vieillesse. Par son graphisme minutieux et dense dans la lignée du maître japonais Daisuke Igarashi et sa pointe rétro rappelant le style des auteurs de gekiga des années 1970, Zuo Ma nous offre une petite œuvre fuyante empreinte de mélancolie.


Bus de nuit, Zuo Ma,
traduction du chinois (mandarin) par Alexis Brossollet,
Cambouraki.

ON ZINE À LA MAISON

Parmi les milliers d’initiatives bénévoles nées pendant le confinement, Déconfetti, apparu sur le tard (le premier numéro est daté de la fin avril), poursuit vaillamment sur sa lancée, réussissant en cela son défi de sortir
«presque» tous les lundis (entre 16h et 22h) un fanzine en pdf à lire en ligne ou à imprimer chez soi sous la forme de 5 feuilles A4 recto-verso; soit l’équivalent de 20 pages qu’il suffit ensuite de replier et agrafer.
Avec 19 numéros parus à ce jour, consultables et téléchargeables gratuitement, le support réactive l’esprit pionnier de la BD alternative des années 1990/2000, mû par ce désir de faire un journal qui serait libre de tout enjeu financier et simplement guidé par l’envie des participants de se faire plaisir.

Démarré à l’instigation de Sébastien Lumineau, le projet s’appuie sur l’expérience de routiers de la sphère indé, qu’il s’agisse de Tofépi et son trait gros nez, L.L. de Mars, Ronald ou encore Nylso. Mais des noms plus confidentiels apparaissent à mesure, tels Lénon – et ses fiches nature façon La Hulotte qui viennent donner à l’urbain sa leçon sur la chevêche ou le campagnol –, Badame L’ambasadrise (sic), C. de Trogoff avec ses haikus graphiques ou Loïc Largier et ses palimpsestes tachistes bricolés visiblement à partir d’histoires de Mickey. Chacun vient ainsi avec son univers particulier, invitant le lecteur à se frotter à des expériences graphiques et narratives conjuguant souvent minimalisme, échappées poétiques et (dé)construction feuilletonesque. Avant de retourner à son Jérôme d’Alphagraph, Nylso déroule ainsi ses miniatures pointillistes autour d’un duo de scaphandriers-spationautes dans Les Globules, quand Lumineau reprend avec une belle abnégation une série facétieuse et déroutante Chien dangereux vieille de 20 ans ! Complétant le sommaire, le truculent Rémy Lucas se penche sur le mystérianisme de fond de terroir, et mêle, on ne sait trop comment, métempsycose, secrets du cerveau, autostoppeuses et raclette. Un petit bijou d’absurde qui vaut à lui seul le détour.

Déconfetti
Tous les lundis

deconfetti.biz.st