CHANTAL SORE

À Biarritz, elle nous reçoit dans son atelier, installé dans une ancienne boucherie. Un lieu charmant, calme, lumineux, traversant, où se rangent nombre des peintures et dessins qu’elle s’apprête à réunir dans l’exposition monographique d’envergure qui lui est consacrée à la crypte Sainte-Eugénie.

Propos recueillis par Anna Maisonneuve

Êtes-vous originaire de Biarritz ?
Non. Je suis née à Bordeaux. Mon père était officier et j’ai passé la plus grande partie de mon enfance au Maroc, à l’époque coloniale. On est rentré en France lorsque j’avais 10 ans, d’abord à Angoulême, puis ici à Biarritz. Le changement a été très dur pour moi. Très, très dur… Mes parents avaient choisi de ne plus jamais parler de cette période-là.

À quel moment avez-vous débuté la peinture ?
Je m’y suis attelée tardivement. Toujours, j’ai eu envie, mais longtemps, ça ne sortait pas. Vers 35 ans, j’ai débuté une analyse. Un jour, je me suis mise à pleurer et j’ai dit « Fatmi ». J’étais bouleversée. Fatmi, c’était notre boy au Maroc. Il avait un certain âge. Quand mon père était parti en Indochine pour la guerre puis en Israël avec l’ONU, c’est lui qui veillait sur nous. Il a été pour moi un substitut de père.

Ce souvenir a servi de déclic ?
Effectivement. À partir de là, moi qui avais été nulle à l’école, j’ai passé mon bac, puis une licence sciences de l’éducation et je me suis lancée dans le dessin.

Qu’avez-vous fait jusqu’à vos 35 ans ?
Comme je ne foutais rien à l’école, mes parents m’ont envoyée en Espagne et en Angleterre pour apprendre les langues. Je suis partie à l’âge de 20 ans. À Londres dans les années 1960, j’ai découvert Turner et l’école de Londres. Je me suis mariée avec un Irlandais. J’ai eu un bébé avec lequel je suis revenue à Biarritz, où j’ai connu assez vite mon second époux. Il était juriste dans la fonction publique. On a beaucoup voyagé. Je suis revenue définitivement ici en 1984. Là, j’ai travaillé à la chambre de commerce où j’étais responsable pédagogique et mis un pied dans l’art-thérapie.

Aviez-vous le temps de peindre ?
Je peignais le soir, la nuit. J’aimais cette urgence.

Votre aventure avec l’art-thérapie, c’était dans quel contexte ?
Pendant 20 ans, j’ai animé un atelier de peinture au CAT d’Arbonne auprès d’adultes trisomiques. J’ai adoré travailler avec eux. Ils s’exprimaient avec une spontanéité et une créativité qui m’ont beaucoup touchée.

À l’heure actuelle, poursuivez-vous cette casquette pédagogique ?
Oui, en Inde avec une ONG. Je m’y suis rendue à deux reprises pour donner des cours de peinture à de jeunes enfants et adolescents. J’ai réalisé un carnet de voyage qui sera exposé aussi à la crypte.

Qu’allez-vous montrer d’autre ?
Du côté des inédits, j’ai fait un grand Christ de 2,5 m sur 2 m, composé de plusieurs tableaux de 40 cm. Dans la cathédrale Sainte-Marie de Burgos, il y a un Christ recouvert de peaux de bêtes. Il se dit que chaque Vendredi saint, il saigne. Il a une robe distincte pour chaque moment de la liturgie, donc j’ai fait 11 Christ avec autant de robes différentes. Il y aura aussi un ensemble sur Marie-Madeleine, la Vierge à l’Enfant.

Une raison à ces thèmes bibliques ?
J’ai été très marquée par la religion catholique. Petite, il n’y avait pas de télévision à la maison. Ce qui comptait pour moi, c’était les images de Communion qu’on s’échangeait. Je suis de l’époque des images.

On pourra voir votre Jeune Fille et la Mort ?
J’expose peu ce triptyque en raison de ses dimensions monumentales, mais oui, il sera à la crypte.

Dans quel contexte l’avez-vous peint ?
En écoutant le quatuor éponyme de Schubert que j’adore.

Il y a des thématiques récurrentes ?
Certaines ne cessent de revenir comme l’enfance, les contes, les mariées. Enfant, je ne rêvais que d’une chose : je savais qu’à 15 ans on pouvait se marier, de telle sorte que je n’aurais plus besoin d’aller à l’école. C’était mon truc (rire). Les mariées que je peins ne sont jamais très heureuses. Certaines datent déjà de 20 ans quand je peignais à l’huile. J’ai la nostalgie de ce médium.

Pourquoi avoir arrêté ?
À cause de l’essence de térébenthine qui me causait de grands maux de tête.

Y a-t-il un sujet pictural qui vous divertit plus que les autres ?
Les animaux ! C’est presque de l’artisanat, je fais ça avec un système de papier mâché. Ça me détend et m’amuse beaucoup de peindre ces petits portraits de lapin, chien, cochon, chauve-souris, agneau, hérisson, grenouille, ânon, poule… J’ai fait toute une série de poules, mais elles ont toutes été vendues. Les gens adorent les poules. C’est drôle hein ?!

Vos collectionneurs sont principalement d’où ?
Notamment d’Agen, de Strasbourg, des environs… En fait, du moment où je suis entrée dans la collection du musée de la Création Franche au début des années 2000 – collection avec laquelle j’ai été exposée à la biennale de Lyon en 2015 du reste –, mon travail a eu une réception bien plus ample. Et ça perdure même si je ne suis plus aussi art brut et expressionniste qu’avant.

« Chantal Sore – Femme et peintre »,
jusqu’au dimanche 1er mars,
crypte Sainte-Eugénie, Biarritz (64).
www.tourisme.biarritz.fr