JEAN-PIERRE DIONNET

L’Écho des savanes, Pilote, Métal hurlant qu’il a co-fondé, Sex Machine avec Philippe Manoeuvre, Cinéma de quartier, critiques, scénarios de BD… N’en jetez plus. Avec l’aide de Christophe Quillien – auteur de Pif gadget, 50 ans d’humour, d’aventures et de BD –, l’insatiable érudit a écrit ses mémoires et cela n’étonnera personne. Rendez-vous sur le toit d’un hôtel de Bacalan avec une encyclopédie vivante. Cette génération finira bien par manquer mais en attendant, comment devient-on Jean-Pierre Dionnet ?

Propos recueillis par Joël Raffier

©Jean-Marie Marion

Jean-Pierre Dionnet a-t-il eu le temps de faire des études ?

J’ai fait une école de journalisme tout en ayant un boulot aux puces. Avant, j’étais à la fac de lettres, c’était le bordel, puis à la fac de droit pour faire plaisir à mes parents. Ils devaient penser que je ferais un bon avocat. Je ne voulais pas défendre des coupables, je trouvais ça bizarre. Des puces, j’ai fait un saut dans le monde de la BD, des fanzines et puis je suis entré à Pilote.

Pourquoi avoir attendu si longtemps pour vos mémoires ?

Je crois que je savais d’instinct que cela allait être désagréable d’évoquer autant de disparus. La mort de Moebius en 2012 me choque encore. Toute ma génération est en train de disparaître, de crise cardiaque pour les plus heureux. J’ai perdu cinq copains en faisant ce livre. C’est désagréable. Beaucoup d’entre nous ont beaucoup abusé mais ce ne sont pas forcément ceux qui partent. Il n’y a pas de justice avec la santé. Giraud a mené une vie d’ascète avant ses trois cancers. Le bon côté, c’est que l’on rend les gens vivants dans des mémoires, mais ça vous prend quand même une pinte de sang. J’ai raconté pendant des jours et des jours à Christophe Quillien. Il a écrit deux millions de signes et nous en avons gardé six cent mille. J’ai 71 ans, j’ai peut-être attendu trop longtemps car il y a des trucs dont je me souviens maintenant mais il est trop tard.

Pourquoi ne pas avoir écrit vous-même ?

Je trouve que raconter à un auteur est une bonne manière de se défiler. Et puis je crois que mon écriture est trop lyrique pour une autobiographie. Il fallait que je sois essentiellement factuel ; c’est plus facile à l’oral. À l’auteur de faire son choix. 

Avez-vous tout raconté ?

J’ai décidé d’oublier les cons et les salauds. J’aurais pu y aller pourtant, ils ne manquent pas. Mais tout le monde fait ou dit des conneries.

Quelle est la plus grosse que vous ayez dite ou faite ?

Il y en a beaucoup mais, là, je pense au jour où j’avais réuni Hugo Pratt et le gratin de L’Humanité. Hugo souhaitait s’affranchir d’À Suivre et dessiner pour un quotidien. On va tous au restaurant et on ne pouvait plus se quitter. Ils viennent prendre le café à Métal hurlant et, au moment de les quitter, alors que l’ascenseur se fermait, je m’entends dire : « Bon retour en Russie ! » Aucune nouvelle.

Métal hurlant pour le magazine, Les Humanoïdes associés pour la maison d’édition… Pourquoi ces noms ?

Métal, c’est Nikita Mandryka. Avec Moebius et Druillet, on avait trouvé Bananes mécaniques. On n’était pas doué pour les titres. Les Humanoïdes, c’est moi parce que j’avais lu le bouquin de Jack Williamson [Les Humanoïdes, 1949, ndlr]. « Associés », cela donnait un côté minable, science-fiction dans un pavillon de banlieue, qui était plaisant et correspondait à la réalité. Druillet vivotait mais commençait à vendre. Je n’avais pas un rond, je vivais dans un grenier et Gir [Giraud/Moebius, ndlr] me donnait de quoi bouffer pour le mois. Il vivait bien avec Blueberry, c’était le seul. Notre bureau faisait 7 m2. On avait 

tout du fanzine. Sont passés Mézières, Tardi, Pétillon, F’Murr, Serge Clerc. Pour ce dernier, qui était tout jeune, j’étais comme un papa. Pour Manoeuvre aussi d’ailleurs. J’ai forcé la main à Margerin. Pour un spécial rock, il nous a sorti Lucien… Waou !! Et puis Chaland. On avait des talents mais on a accumulé des dettes. On est arrivé au 50e numéro et on pensait être le meilleur journal du monde. Je n’avais pas de ligne éditoriale, c’était de l’ordre du chaos en ce qui me concerne. Un jour, je l’ai relu et j’ai été sidéré par la violence et la liberté. Si on avait des engueulades, et on en avait, on les publiait. 

Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser à la science-fiction ?

Je suis un dévoreur de livres depuis l’enfance. J’ai grandi chez les Oratoriens en Haute-Savoie. On me l’avait présenté comme le bagne mais, en fait, c’était le paradis car on passait notre vie à ski avec beaucoup de temps pour lire. J’ai tout lu de la collection Poche, des livres pour moi ou pas. Les romantiques, tout Hoffmann, Chateaubriand, Dumas, Hugo et Cendrars que j’adorais. Je peux lire des choses très diverses. Guitry, Pagnol, Perec sont très importants pour moi. Le nouveau roman, je comprends rien. Et puis soudain, dans le sillage de Boris Vian, j’ai lu Ray Bradbury, Theodore Sturgeon. On ne sait pas que le meilleur de 50 ans de SF nous arrive dessus. Sans oublier la Série Noire et Manchette. Je me mets à la SF avec passion. Je suis remonté jusqu’à L’Ève future de Villiers de L’Isle-Adam. C’est lui qui le premier utilisera le mot « andréide » en 1863, un peu avant androïde. Je lisais aussi Coeurs vaillants, où je trouvais des dessins merveilleux. Une phrase de Cocteau m’a libéré comme lecteur : « Il n’y a pas de littérature mineure ou majeure, il y a des auteurs qui puisent plus ou moins aux sources de l’inconscient. » 

Au rock ?

Là, c’est simple. Le professeur d’anglais ne me donne pas envie d’apprendre alors je vais à Douvres, en séjour linguistique ! J’ai 17 ans. Les Stones ne m’émeuvent pas. Les Beatles, je les trouve rigolos. Pour moi, ce sera les Kinks. Quand je reviens au pays de Bécaud, je suis mod. 

Au cinéma ?

Tout le monde allait voir Ben Hur, moi aussi. C’était comme Disney. C’était historique, pédagogique et sportif avec les courses de char. Les familles se déplaçaient. Pour Les Dix Commandements aussi. Plus tard, j’ai regardé les films fantastiques et d’horreur qui passaient à la télévision pendant les vacances. Mon père était militaire et plutôt cool. Il m’ordonnait d’aller me coucher, mais savait que je me cachais quelque part pour regarder des trucs pas possibles. Je me souviens d’avoir vu Les Mains d’Orlac, La Chose d’un autre monde, La Bête à cinq doigts, La Charrette fantôme et un qui m’a vraiment terrifié, J’accuse d’Abel Gance, où les morts de 14-18 marchaient dans la campagne. 

Pourquoi ce sous-titre « un pont sur les étoiles » ?

J’ai toujours eu du mal avec le monde réel. Le futur est devenu notre présent, ou presque. Je crois vraiment que l’espèce humaine finira dans l’espace quand la Terre sera devenue inhabitable.

Mes Moires, un pont sur les étoiles,
Jean-Pierre Dionnet avec Christophe Quillien,
Hors Collection.