LAURE TERRIER – Cinq électrons libres cherchent le contact tactile dans le nu du plateau. La chorégraphe revient dans la boîte noire pour une pièce sans bords nets. Poreuse et pleine de dé-bords. Après une première à la MÉCA, en octobre, Ce qui s’appelle encore peau se joue à Tulle.

La peau qui rougit, la peau qui relie, la peau élastique, la peau transpirante. Laure Terrier tourne autour de cette surface de contact avec le monde, dans une pièce de corps et de sons, presque sans parole. La chorégraphe, fondatrice de la compagnie Jeanne Simone, n’a pas créé dans le dedans du théâtre depuis plus de quinze ans.

©Anne Cécile Paredes – Ce qui s’appelle encore peau, Jeanne Simone

Avec Ce qui s’appelle encore peau, elle se demande ce qu’il resterait de ces années à arpenter le dehors. Comment sa bande d’interprètes fidèles, – Mathias Forge, Céline Kerrec, Camille Perrin, Anne-Laure Pigache, qui étaient déjà tous là dans Nous sommes –, allait-elle interagir, coupée de la vie de la rue, sur un plateau nu? À quelle intériorité collective allait-elle parvenir ? On ne se refait pas. Çà et là subsistent sur le grand plateau nu de la MÉCA ces rappels des grands espaces : ciel azur nuageux, forêt profonde, demi-caravane, bruits lancinants de la circulation ou grillons magiques de la nuit. Mais les cinq performeurs – Laure Terrier y compris – n’ont plus de passants avec qui interagir. Alors ils regardent en eux-mêmes. Ils nous regardent. Ils s’entrecroisent, ils se reniflent, et entremêlent leurs chairs et corps sociaux, presque dénudés. Elle, au micro, égrène, tout en tension rentrée et voix habitée, des qualificatifs de la peau. Lui, en jupe-paysage, se reflète dans le sol-miroir d’encre, tel un animal à mille pattes, sphinx géométrique et organique. Elle, nue, métamorphose son espace vital dans un corps à corps avec une chaise pliante.

Dans cette pièce à fleur de pores, la nudité n’est plus cette évidence qui parcourt parfois les scènes de danse contemporaine, « cet autre costume », comme le dit Laure Terrier, mais un questionnement intime, social, que chaque danseur résout à sa façon : montrant sans ambages, dévoilant timidement. Ici la culotte qui s’étire par le bas, là le t-shirt qui remonte sur la poitrine… Ces fragments de corps révélés ne font bientôt plus qu’un dans une lente coulée collective du fond vers le bord de scène. La danse n’est plus composition précise des gestes, ni structuration savante de l’espace, mais confrontation à la masse, aux poids partagés, aux accrochages de peaux comme ces frottements d’archer sur les cordes du violoncelle.

Lumière, noir, lumière, noir. La demi-caravane qui trône là, si évocatrice du camping des seventies avec ses coussins à fleurs orangées, se transforme en abri nocturne d’ébats cul par-dessus tête, révélant les puissances de la nuit. Les arbres de la forêt suspendue perdent le décompte des nuits et des jours. Timber Timbre en sourdine entraîne un duo-contact. Imperceptiblement, la pièce monte en tension. En attentions stridentes. Perd ses repères. Laure Terrier pose un ultime solo tendu, sculpture antique, femme sans âge, figure mythique. Au-devant de nous, Camille Perrin délie pieds, jambes, corps, dans un mouvement étiré et lent comme du butô. L’atmosphère s’épaissit un peu plus, chargée de ce qui s’est échangé de pore à pore, pendant cette heure imprécise. Un supplément de vibrations.
SP

Ce qui s’appelle encore peau, Jeanne Simone,
Jeudi 25 novembre, 20h30, Théâtre de Tulle, Tulle (19). www.sn-lempreinte.fr