JÉRÔME ROBBE – Dans la galerie bordelaise La Mauvaise Réputation, sa peinture se déploie dans une approche expérimentale des matériaux et des techniques. Elle convoque une densité d’impressions et de mouvements où fluidité et compacité se joignent, se mélangent et échangent leurs enjeux respectifs. 
Propos recueillis par Didier Arnaudet

Jérôme Robbe Galerie La Mauvaise Réputation 2022
Jérôme Robbe Galerie La Mauvaise Réputation 2022

Pourquoi ce choix de la peinture ? Que recherchez-vous dans cette pratique marquée par une longue histoire ?

Aujourd’hui, tout est techniquement simplifié pour un accès efficace à la peinture, et tant mieux. Mais, historiquement, et suivant l’enseignement classique que j’ai reçu à l’origine, on doit considérer de nombreux métiers nécessaires à la mise en œuvre d’un tableau. Préparation de la toile, fabrication du châssis, préparation des enduits, des vernis, travail des pigments, etc., et j’en passe jusqu’à l’acte de peindre. Tous ces procédés ont évolué, se sont réinventés au fil des siècles, les techniques et matériaux se sont modernisés suivant l’évolution des sociétés : invention de la toile tendue sur châssis, invention de la peinture à l’huile, de l’utilisation du miroir dans l’atelier pour prendre du recul avec le tableau, la peinture industrielle glycérophtalique puis acrylique… C’est cet aspect technique, l’invention des moyens mis en œuvre au service de la création sensible qui me fascine. C’est dans cette histoire de l’invention permanente des moyens de la peinture que je tente de m’immiscer.

À la fois surface, objet, mouvement et sensation, le tableau est-il avant tout pour vous une possibilité d’expérimentation ?

Le tableau n’est que ça justement pour moi. Je ne dessine pas, je ne fais jamais de croquis préparatoires. Dans ma pratique de la peinture, le tableau est une surface d’expérimentation unique. Chaque geste, chaque matière, chaque couleur est un acte expérimental à vivre dans l’instant, c’est un moment de discussion avec le support qui doit traduire des moments de doute, de réussite mais aussi d’échec. Le tableau est un lieu de prise de risques où la peinture a sa propre efficacité, son propre vocabulaire et elle peut s’avérer plus pertinente que le discours ou l’intention initiale du peintre.

Chez vous, l’œuvre interroge, accapare et perturbe. Quelle place souhaitez-vous donner au regard de l’autre ?

Le tableau est l’espace qui se situe entre le contemplateur et l’artiste. Dans son texte De pictura, Alberti nomme pour la première fois le tableau comme une surface de projection pour l’artiste et comme un écran de réception pour le regardeur. Lorsque j’ai commencé à travailler avec des plaques de Plexiglas pour écraser et enfermer la peinture sous celles-ci, j’ai observé plusieurs personnes regarder leur reflet et même se recoiffer. Je me suis alors dit que si les gens veulent se voir dans le tableau, je n’avais qu’à peindre directement sur miroir. Plus de place à l’ambiguïté. Puis, au fur et à mesure, des tableaux, je me suis rendu compte de l’efficacité de ce matériau à réfléchir l’espace environnant. Le regardeur est devenu naturellement acteur et figure du tableau. Avec ces peintures, je donne une base à regarder, une première proposition qui évolue suivant les lieux d’exposition, l’éclairage naturel ou artificiel, et le regard des visiteurs se déplaçant autour. Au final, le tableau est la somme de ces interactions.

« Mondes plasmiques »Jérôme Robbe
Jusqu’au samedi 21 mai, galerie La Mauvaise Réputation, Bordeaux (33)
www.lamauvaisereputation.net