I.BOAT. 
En septembre 2011, un ancien ferry reliant jadis le continent à l’île d’Yeu s’amarre aux Bassins à flot, proposant dans ses 687 m2 : un club, une salle de concerts, un restaurant et un bar. Un événement dans le paysage culturel bordelais alors déjà à l’agonie. Depuis, de controverses en rumeurs, de jalousies en fantasmes, le vaisseau bien qu’à quai (Lawton) a essuyé plus d’un grain. 10 ans plus tard, tout a changé, de la cale à la dalle du Perthuis. Pourtant, sans rouler des mécaniques, l’embarcation et son équipage regardent vers le large. Horizon 2031 ? François Bidou et Benoît Guérinault, respectivement responsable du développement et directeur artistique, remontent le fil des souvenirs et envisagent l’après-demain. Signe des temps, l’entretien se déroule non dans la cambuse, mais sous un parasol. 
Propos recueillis par Marc A. Bertin

Et si nous revenions aux origines ?
Benoît Guérinault : C’était un projet que nous avions en tête depuis le début des années 2000 voire, si ma mémoire est bonne, le milieu des années 1990, à l’époque du Zoobizarre. Nous rêvions secrètement d’un Batofar croisé avec le Zoo. Hélas, le premier plan a avorté car le bateau choisi a tout simplement coulé après un soir de tempête dans le port de Rouen !

10 ans plus tard, ouverture avec un modèle tout frais, calqué en partie sur celui de notre homologue parisien. Soit une salle de concerts, un club et une cantine. En outre, contrairement à la légende, une équipe quasiment locale dès le départ. Nous n’étions qu’une demi-douzaine pour faire tourner la boutique…

Le port d’attache était-il déjà celui-ci ?
B. G. : Il y avait eu deux autres initiatives avant la nôtre, mais, en 2011, les bases étaient clairement posées avec une différence majeure : un projet de ce type était totalement inédit en province car notre conception du club était tout à fait britannique. Qui plus est, c’était un projet 100 % privé avec la volonté clairement revendiquée de devenir un opérateur culturel. D’où une forme d’incompréhension tant du public que des institutions : nous étions quelque chose entre un bar concert et une discothèque alors que nos modèles étaient le Nouveau Casino, le Triptyque et le Batofar. Avec des temps distincts : 19h-22h, puis minuit-6h.

« Blonde Vénus, c’est notre nouvelle salle des fêtes »

Benoît Guérinault

Comment se sont passés les débuts ?
B. G. : Un gros succès public alors que l’on estime entre 4 et 5 ans pour asseoir un projet d’une telle envergure avec la bonne vitesse de croisière.

François Bidou : Le public a répondu présent, surtout pour le club, car l’i.Boat ouvre après la fermeture du Fat Kat et du 4Sans ; la scène électronique était orpheline. Notre programmation internationale a séduit. Nous répondions à une vraie demande.

B. G. : On grandit rapidement, devenant en peu de temps un lieu référent. Dans la foulée, nous publions, en collaboration avec le Batofar, Balise, un journal culturel, mais l’aventure tourne court faute de régie publicitaire alors qu’il y avait de véritables échanges avec la structure parisienne ; nous caressions même des envies de label, de tourneur, de booking… Sinon, on arrive bientôt entre 600 à 700 artistes par an ! Bordeaux revient enfin sur la carte des concerts car nous apparaissons certainement au bon moment pour dénicher l’émergence.
Toutefois, la programmation reste tributaire de notre jauge. Notre économie ne nous a jamais permis de signer des artistes à 1 000 ou 1 500 places comme les SMAC ; bien au contraire. Ces premières années sont à la fois excitantes et surprenantes, les retours hyper-favorables : on devient un lieu qui va vite compter localement, régionalement, nationalement et internationalement.

F. B. : Recevoir dans nos 600 m2 plusieurs propositions dans une journée, c’était fabuleux.

Témoins privilégiés de la transformation urbanistique et sociologique du quartier, n’avez-vous pas désormais le sentiment d’être un village d’irréductibles ?
F. B. : Clairement, à notre arrivée, le paysage est celui d’une friche industrielle. On était obligé de faire un plan pour indiquer où nous trouver ! Le tramway était là mais sans cesse en panne. Un combat quotidien pour « imposer » nos vues à tel point que nous avons dû déménager à deux reprises, 2014 et 2016, car le quartier évoluait. On a bouffé 7 ans de travaux permanents.

B. G. : Ce fut et ça reste notre quotidien. Circulation malmenée, parking supprimé, bien laborieux, oui.

Cette nouvelle population vient-elle à l’i.Boat ou appelle-t-elle la police pour tapage nocturne ?
F. B. : 
Oui, j’ai même croisé des ingénieurs d’IBM tomber la cravate pour un concert de metal. Soyons honnêtes, les lieux culturels ouverts avant ce plan de renouvellement urbanistique sont dorénavant protégés.

B. G. : On organise régulièrement un apéro des voisins, une présentation de saison avec le maire de quartier. On a besoin de ce temps de médiation pour encore et toujours se faire connaître. Nous sommes de surcroît impliqués avec les services de la nuit de la Ville de Bordeaux.

Comment se débarrasse-t-on d’une image incomprise voire sulfureuse ?
F. B. : 
C’était le prix à payer car on était les seuls ouverts ici. Durant la série noire des noyades dans la Garonne, une seule s’est produite aux Bassins à flot. Ce qui ne nous a pas empêchés de vivre deux ans avec des barrières. Sans oublier la fermeture administrative imposée par le regretté préfet Lallement… On a dû faire face à tous les obstacles. Tous.

B. G. : Heureusement que dès l’ouverture, nous avons bien « accroché » avec les institutions culturelles, sinon on baissait illico le rideau. On s’est frotté avec la nuit, et ça… La nuit, tous les chats ne sont pas forcément
si gris. Nous travaillons en permanence les questions d’alcoolisme et de stupéfiants avec les services de prévention de la Ville de Bordeaux.

AHOY puis Hors-Bord, l’impossibilité d’un festival ?
F. B. : Intempéries à gogo, projets mal compris même en prix libre. La gratuité est-elle accessoire ? Mais nous ne
lâchons pas le morceau.

B. G. : Nous sommes exigeants. Trop, peut-être ? Nous n’avons pas la même approche que, au hasard, Relache, tout en étant aussi généreux. On monte des festivals pour que le public nous découvre, ce sont nos cartes de visite. L’écueil, c’est de constituer un « public de saison » mais tout sauf curieux. On espérait fidéliser, ce ne fut pas le cas. Néanmoins, cela me tient à cœur cette fête de village avec une proposition originale : un anti gros festival sans têtes d’affiche, entre bonne humeur et bienveillance, presque un truc familial. Les grosses machines, c’est de plus en plus complexe. Nous sommes un événement urbain.

« On reste libre de nos choix, sans le moindre cahier des charges »

François Bidou

Octobre 2020, naissance de Blonde Vénus…
F. B. : …qui n’ouvrira que deux semaines ! Plus sérieusement, l’i.Boat a été suivi par un Atelier des Bassins, réunissant Bordeaux Métropole, la Ville de Bordeaux, Bordeaux Port Atlantique et l’ANMA (Agence Nicolas Michelin et Associés). Notre dossier de développement a été regardé d’un œil bienveillant par la Métropole, le Port a accepté de fait, puis la mairie a dit oui nonobstant d’énormes problèmes administratifs.

B. G. : Le projet a été suivi mais pas lourdement aidé…

Mais pourquoi quitter la soute ?
F. B. : Quand le bateau s’installe, c’est un pari. On se doit de rester ambitieux.

B. G. : On avait fait le tour du projet. Blonde Vénus, c’est la volonté de concrétiser ce que nous expérimentions déjà depuis quelques années que ce soit par exemple le volet audiovisuel ou le jeune public. On a bousculé pas mal de choses. Il était enfin temps de stabiliser ce projet. C’est notre nouvelle salle des fêtes, un outil polyvalent.

F. B. : Et même si Blonde Vénus a officiellement ouvert entre deux confinements, le capital sympathie fut énorme et immédiat. Donc, on sait où l’on va.

À quoi ressemblera l’i.Boat V2 ?
B. G. : L’envie de sortir de notre zone de confort, y compris de chez nous. Envie aussi de changer d’échelle, d’aller vers des lieux différents, à Bordeaux, dans la Métropole, ailleurs. Le souhait d’un fonctionnement en étoile d’un point de vue régional, d’échanges entre des villes et
un opérateur.

Et le potager, c’est pour flatter la nouvelle équipe municipale ?
F. B. : Ah non ! C’est un désir de longue date. On rêvait d’une mini-ferme urbaine, on se contentera d’un vrai jardin de production au pied de la grue. Le modèle se veut désormais plus pédagogique avec l’allure d’un prototype : faire quelque chose avec peu.

B. G. : Au printemps 2022, une petite structure plus architecturée verra le jour. Une production en milieu urbain orientée vers le public, invitant des maraîchers locaux. Une partie de cette production pour le restaurant, le reste à la vente.

Hormis les semis, qu’est-ce qui nous attend ?
B. G. : Un bateau entièrement dévolu au cultures électroniques, incluant ateliers et masterclass pour toute la filière, et un espace de production et de création. Au rez-de-chaussée, le bar ; à l’étage, le restaurant. On a scindé les choses même si « i.Boat » reste le label chapeautant tous les chantiers. Et Blonde Vénus, notre bal monté, notre cabinet de curiosités, notre guinguette aux beaux jours.

La musique – à caractère amplifiée avec ou sans guitare, electro, hip-hop, etc. – à Bordeaux, hors SMAC, point de salut en 2021 ?
B. G. : 
C’est hyper-inquiétant. La multiplication des lieux de diffusion génère la multiplication des publics. Malgré notre modèle instable, nous avons toujours été à l’affût. En 2011, on est les seuls après la fin du 4Sans, or, ce n’est pas sain, plutôt mauvais signe. On a toujours accueilli et on accueillera toujours des associations et des collectifs, mais nous ne pouvons recevoir tout le monde et, personnellement, je ne voudrais pas que tout converge vers nous !

F. B. : Il n’y aura bientôt plus de relais. Tout disparaît au moment où nous créons de nouveaux espaces dans notre petit pré carré. Sortir constitue un moment avec un avant et un après, tout compte dans un spectacle.
La nouvelle génération aime organiser des événements, mais chez les autres. La charge et la gestion d’un lieu les effraient ! Elle préfère le mode furtif ou événementiel. Bon après, on en a formé des assos comme des opérateurs, restons optimistes.

2011-2021, l’inévitable moment du bilan…
F. B. : Une immense satisfaction, beaucoup de joie pour tout ce qui a été créé.

B. G. : Ce constant vent de face nous aura permis d’asseoir le projet, toujours complexe, mais l’adversité nous aura servi. Il n’y a pas de quotidien dans notre quotidien car il faut sans cesse résoudre un problème. Rétrospectivement, les deux premières années sont synonymes d’euphorie et d’excitation. Depuis 2013, pas une année ne se ressemble. Notre capacité d’anticipation est tout le temps contrariée. On dépend de choses très lourdes, tout est compliqué à monter, on gère des urgences. On traverse des moments de faiblesse, puis on repart. Enfin, le quartier va se mettre à vivre. Une fois la marina aménagée, fini les grues de chantier. Autour de nous, tout a été démoli ; ça tourbillonnait sans arrêt. Ce fut un joyeux combat, mais extrêmement physique.

F. B. : On reste libre de nos choix, sans le moindre cahier des charges. Rester privé, c’est quand même la clef de notre liberté.

Programmes des festivités www.iboat.eu