ANKA PTASZKOWSKA – À Bordeaux, le CAPC musée d’art contemporain rend un hommage à la fois dense et tonique à cette figure majeure des scènes artistiques polonaise et française.

Hanna dite Anka Ptaszkowska est née en 1935, à Varsovie. Dans la seconde moitié des années 1950, renvoyée par l’université d’État de Varsovie, elle rejoint alors l’université catholique de Lublin pour y suivre les cours du professeur d’histoire et de théorie de l’art Jacek Woźniakowski. Membre du groupe d’artistes et de critiques Zamek, elle collabore à la revue Struktury dirigée par le critique d’art Jerzy Ludwiński.

Anka Ptaszkowska ©Vincent d’Arista

À travers des articles sur le caractère illusionniste des créations, la tridimensionnalité du tableau, l’accrochage et son espace, la publication s’interroge sur les éléments constitutifs des œuvres et les données contextuelles qui en déterminent l’approche et le partage.

Anka Ptaszkowska, Mariusz Tchorek et Wiesław Borowski fondent la galerie Foksal à Varsovie en 1965 autour de la théorie du lieu : « Le LIEU n’est pas une catégorie spatiale, n’est pas une arène, une scène, un écran, un socle, un piédestal, et avant tout il n’est pas une exposition. » Dans cet espace d’une trentaine de mètres carrés, les artistes font ce qu’ils veulent. L’enjeu n’est pas d’exposer l’œuvre mais de mettre en avant son processus créatif. Edward Krasiński, Zbigniew Gostomski, Włodzimierz Borowski, Tadeusz Kantor ou encore Henryk Stażewski répondent à ce défi par des environnements éphémères, des travaux in situ, des événements, des concerts et des happenings. Mais après quelques années d’activité, la galerie est remise en cause. Les dissensions divisent les fondateurs du lieu et les conduisent à s’éloigner les uns des autres.

En 1970, Ptaszkowska quitte la Pologne avec son mari Eustachy Kossakowski et s’installe à Paris. Elle fait la connaissance de Daniel Buren et Michel Claura ; avec eux, elle crée une galerie sans lieu qui propose « un art authentiquement critique ». À chaque nouvelle exposition, le nom de la galerie change, la première est intitulée galerie 1, les numéros se succèdent ainsi jusqu’à 36 en 1976, et plus de vingt ans s’écoulent avant que n’ouvre la 37 en 2004. Cette galerie expose notamment André Cadere, Claude Rutault, Daniel Buren, Henryk Stażewski, Dan Graham, François Guinochet et Hiroshi Yokoyama.

Vue de l’exposition – Anka au cas par cas – Capc musée d’art contemporain, 2022, Photo Frédéric Deval

En 1981, elle organise un échange entre artistes polonais et américains. La collection des œuvres des artistes polonais est offerte au MOCA et celle des artistes américains au musée d’Art de Lodz. Cet ensemble est présenté au musée d’Art moderne de la ville de Paris en 1982. De 1984 à 2004, elle enseigne à l’école des beaux-arts de Caen et assure avec Benoît Casas, le futur éditeur de Nous, la conception du séminaire « Principe d’égalité ». Elle continue d’organiser des soirées, expositions, performances et événements dans son appartement parisien et d’apporter son soutien à des artistes comme André du Colombier ou Rachel Poignant.

Anka Ptaszkowska cherche à se débarrasser des carcans institutionnels et conventionnels, se refuse à toute forme de professionnalisme et défend un art comme « pure manifestation d’existence » qui amène à une expérience du monde, du temps et de l’espace. Un art « réduit au strict minimum », qui prend le risque de « l’irrésolution » et fonde la relation de l’artiste à une réalité singulière. Tout cela résonne dans sa formule : « On était prêt à faire des choses, mais on était en même temps prêt à ne pas les faire. » Pour être au plus près de cette figure aux multiples facettes, les commissaires Sara Martinetti et Maria Matuszkiewicz ont choisi « un scénario en trente-deux chapitres, écrit de manière littéraire et subjective par Anka dans les années 2010 pour un film qui n’a pas encore vu le jour ». Cette exposition rassemble des œuvres et des traces importantes pour l’artiste : pièces de sa collection, documents tirés de son fonds d’archives, enregistrements sonores inédits, proposés comme des éclairages de sa vivacité critique et de sa relation à l’avant- garde, au politique, au pouvoir, à l’amitié et au fait d’être femme.

Vue de l’exposition – Anka au cas par cas – Capc musée d’art contemporain 2022, Photo Frédéric Deval

« Anka au cas par cas » bénéficie aussi de l’apport de trois artistes. L’architecte Olivier Goethals a donné une circulation, un relief et une respiration aux neuf salles de la galerie du rez-de-chaussée grâce à des tables obliques qui permettent d’offrir une présence à chaque document et qui confèrent à chaque chapitre une intensité éclairante. Le musicien et ingénieur du son Cengiz Hartlap a pensé un dispositif de diffusion des enregistrements sonores traduisant « la spontanéité des situations vécues ». Enfin, la graphiste Lucile Billot a mis en page le scénario d’Anka de manière à en faire un outil de liaison des idées et des images, tout en maintenant active sa capacité de méandres et de surprises. Voilà une formidable opportunité de découvrir une personnalité exceptionnelle et l’exigence de son aventure dans l’art.
Didier Arnaudet

« Anka au cas par cas »
Jusqu’au samedi 31 décembre
CAPC musée d’art contemporain, Bordeaux (33)
www.capc-bordeaux.fr