MUSÉE SAINTE-CROIX – Rétrospective vivifiante et bienvenue consacrée aux Guerrilla Girls, qui, depuis près de quarante ans, luttent pour une répartition équitable des femmes artistes dans les institutions comme dans les collections.

1985. New York. Le Museum of Modern Art présente « An International Survey of Painting and Sculpture » (« Un état des lieux sur la peinture et la sculpture »). Sur 169 artistes, seulement 13 femmes ; même pas 10 %. Difficile de faire plus insultant au regard ne serait-ce que du nombre de représentations picturales ayant un motif féminin (« Do women have to be naked to get into the Met. Museum ? »). Révulsée, une poignée de plasticiennes se constitue aussitôt en collectif. Ainsi, débute l’aventure Guerrilla Girls qui s’empare avec vigueur d’un mode d’action basique mais terriblement efficace : le slogan, décliné en tract, affiche, puis après sur Internet.

©Guerrilla Girls, courtesy

Au-delà d’une réparation « symbolique », ses membres — évoluant masquées (un anonymat pour se prémunir des rétorsions tout en ne perdant pas de vue le sens du combat) et signant à grand renfort de pseudonymes en référence à leurs illustres aînées — mènent un combat plus large : mouvement de la libération des femmes, égalité salariale (« Les femmes en Amérique gagnent seulement les 2/3 des hommes. Les artistes féminines gagnent seulement 1/3 des artistes masculins »), égalité de présence dans les musées (tant dans les fonds que dans les directions), égalité de représentation des artistes WASP et racisées.

Si le sexisme et le racisme à l’œuvre dans les institutions artistiques fondent leur mot d’ordre – « Réinventer le mot F (comme) féminisme » –, elles s’autoproclament la « conscience du monde de l’art ». Non sans ironie, elles dénoncent les obstacles rencontrés par les femmes artistes et leur infime représentation dans les collections des musées, anticipant l’actuelle préoccupation au sujet de l’invisibilisation.

Faisant montre d’un humour à toute épreuve, ces Gorilles usent avec délectation du détournement culturel (« Hypocrite : an art collector who buys white male art at benefits for liberal causes but never buys art by women or artists of color ») dans leurs manifestations comme dans leurs campagnes, mettant à mal l’idéologie conservatrice néo-libérale des années Reagan oscillant entre bigoterie, racisme et homophobie. Leur activisme salvateur s’étendra même à l’industrie cinématographique, à la culture populaire, mais aussi à la corruption au sein du monde l’art.

Présenté l’an passé au FRAC Normandie Caen, « Guerrilla Girls — Femmes en action », sous son apparence faussement cool, agit comme une piqûre de rappel sur ce qui semblant couler de source doit être sans cesse défendu bec et ongles. Toutefois, la subversion et la revendication des Guerrilla Girls ont déjà rejoint les fonds du MoMA et de la Tate Modern. Triomphe du spectaculaire diffus ? Amertume peut-être. Protestation permanente certainement. 
Marc A. Bertin

« Guerrilla Girls — Femmes en action »
Jusqu’au dimanche 18 septembre, musée Sainte-Croix, Poitiers (86)
www.poitiers.fr/musee-sainte-croix