YEAR OF NO LIGHT

Sludge, post-rock, doom drone, transe shoegaze : le groupe, formé en 2001 dans les profondeurs de l’underground bordelais, continue à faire valser les étiquettes les plus ésotériques. Consolamentum, le cinquième album du groupe, est sorti chez Pelagic Records (Allemagne), conjointement à un coffret en bois renfermant l’intégralité de leur discographie. Entretien avec Jérôme Alban et Pierre Anouilh, deux guitaristes épris de musique lourde et introspective.

Propos recueillis par Guillaume Gwardeath.

Year Of No Light vient de passer le cap des vingt ans. Vous considérez-vous comme des vétérans, si ce n’est des porte-étendards, d’un certain « Bordeaux rock » ?
Jérôme : Bordeaux fut une ville des possibles, à cette époque où les loyers étaient encore décents, les locaux de répétition accessibles, et les lieux cools pour jouer pas encore fermés. Et il y avait bien sûr cette force structurante propre à une scène locale : des gens qui se connaissent bien et qui construisent des choses ensemble. Quarante à cinquante personnes actives suffisent. Ceci dit, c’est toujours étrange d’être affilié – si ce n’est cantonné – à une ville. Notre groupe s’est fait grâce à d’autres pays : l’Espagne, où nous avons fait nos premières dates, avant de tourner à travers l’Europe, ou encore les États-Unis, avec notre signature sur le label Crucial Blast pour notre premier album. Même à un niveau plus local, nos connexions ont été majeures aussi bien avec le Pays basque qu’avec des villes comme Rouen !
Pierre : Nous sommes un groupe français, à vocation européenne. Voilà. Peu importe la gloire locale. La seule chose qui importe, c’est une mort héroïque.

© Nico Alban

Vous mêmes avez été au nombre de ces activistes.
Jérôme : Cela a été important dans notre développement à une époque où les dynamiques numériques n’étaient pas installées. Nous en étions encore au stade du fanzinat et des réseaux des labels indépendants.
Pierre : Nous avons été témoins et acteurs de ce grand basculement générationnel. Nous avancions et après notre passage, tout s’écroulait.

Sur l’agglomération bordelaise, vous avez été programmés et soutenus par de nombreux opérateurs culturels reconnus.
Pierre : À chaque fois, cela s’est fait par l’entremise de personnes très précises, capables de faire le lien entre l’underground et l’institution. Et surtout capables de faire prendre un risque – parce que c’en est un – à la structure qui les employait.
Jérôme : On a utilisé de manière très naturelle les dispositifs existants, en termes d’accompagnement ou de production. Je pense qu’on est un des rares groupes à avoir pu travailler avec les quatre Smac, en mobilisant les énergies de chaque structure : à Rock & Chanson pour répéter et enregistrer, au Krakatoa pour préparer nos concerts en festival, à la Rock School Barbey pour concevoir des projets spéciaux, au Rocher de Palmer pour des projets très spécifiques…

Quels lieux fantasmeriez-vous de rajouter à ce palmarès ?
Pierre :
Depuis qu’ils nous ont coupé le son en plein concert pour que nous n’interférions point avec le set d’un DJ parisien, je retournerais bien à Darwin, à l’occasion d’un incendie. Moins inflammable, peut-être : la Base sous-marine ?
Jérôme : Dans la mesure où on aime bien les temples et les cathédrales (quels meilleurs lieux pour exercer notre rapport quasi mystique à l’espace ?), je dirais le CAPC en sa nef. On a toujours travaillé sur les masses sonores et sur des formats assez amples. On a de longs morceaux organisés en mouvements, que l’on peut rapprocher de certaines formes classiques.

En concert, vous semblez même étirer le temps et provoquer des hallucinations…
Jérôme :
Ce que l’on travaille dans Year Of No Light, c’est de la matière. Certes, il y a des accords, des mélodies, etc., mais on aime se perdre dans la musique, si ce n’est dans le bruit. Cela explique la structure de nos morceaux, notre façon de jouer, notre choix d’être un groupe de rock avec beaucoup de musiciens (trois guitares, deux batteurs…), notre choix de la musique instrumentale, privée de la narration qui pourrait être induite par le chant… Certes, on apprécie beaucoup l’exercice du laboratoire ou du studio, où l’on peut partir à la recherche de nos textures et de nos positionnements esthétiques. Mais c’est en live, via l’amplification, que l’on expérimente notre rapport très physique au matériau musical. On se retrouve submergés par le son. Apparaissent alors des manifestations sonores qui sont de l’ordre du fantomatique, du spectral.
Pierre : On est là pour se perdre, dans une sorte d’explosion de l’ego, au bord de nos limites, à la recherche de l’extase. Il nous faut alors réussir à chevaucher ce cheval indomptable qui a surgi hors de ce vortex. La musique, c’est un rituel.

Year Of No Light + Artus,
samedi 22 janvier, 21h, Atabal, Biarritz (64).
www.atabal-biarritz.fr

Year Of No Light,
vendredi 18 mars, 20h30, Krakatoa, Mérignac (33).
krakatoa.org