Concerts suspendus, festivals annulés, événements empêchés, jauges limitées… Depuis le début de la crise sanitaire, le milieu artistique bordelais tire la langue, mais n’a pas perdu la foi. L’automne a vu fleurir des actions, des manifestes, des groupes de travail. Un seul acteur reste pour l’heure silencieux : la nouvelle municipalité. Son Forum des acteurs culturels, qui devait se tenir en novembre et acter une nouvelle ère bordelaise, a finalement été reporté à l’hiver 2021. En attendant, ça cogite sur le terrain.

Lors de la campagne électorale de Bordeaux respire, promesse était faite de tenir un Forum des acteurs culturels, pour repenser la politique culturelle de la ville à partir du terrain, des habitants. Force est de constater que depuis l’été, c’est un silence radio qui s’est imposé. Tout juste a-t-on appris au milieu d’un long conseil municipal, le 29 septembre, que ledit forum était repoussé à 2021. Dimitri Boutleux, nouvel adjoint à la création et aux expressions culturelles, n’a pas parlé publiquement depuis juillet, et n’a d’ailleurs pas souhaité répondre à nos questions. La direction des affaires culturelles n’a toujours pas trouvé de remplaçant à Claire Andries. Prudence, fébrilité, impréparation ? L’équipe revendique le temps du travail et rejette la tentation de la communication à tout va. En attendant, le silence municipal est comblé par ceux-là mêmes qui subissent la crise sanitaire de plein fouet et espéraient de nouvelles heures culturelles avec le changement politique.

SOLIDARITÉ DES INDÉPENDANTS

Car depuis mars le milieu est bousculé par la crise. Si les théâtres conventionnés et l’opéra ont pu rouvrir en jauges réduites, si le FAB a pu avoir lieu en version mini, les salles de concerts, bars, compagnies, petits lieux, musiciens sont pour beaucoup à l’arrêt. Alors, ça dégage du temps pour se poser ensemble et surtout repenser la façon dont le milieu fonctionne.

Clément Lejeune, président du FIMEB [Fédération inter-associative des musiques électroniques de Bordeaux, NDLR] et consultant, fait partie de cette jeune génération qui agite l’intelligence collective bordelaise. D’abord via l’Appel des indépendants, au niveau national. Puis avec Forces vives, collectif bordelais citoyen pour les arts et la culture, dont le manifeste a été signé fin septembre par plus de 250 acteurs – structures indépendantes, artistes, professionnels – de la métropole.

C’est en partie l’annulation du festival de musique Uppercut, concocté par David Chiesa et l’Ensemble Un, et accueilli dans les locaux de la Fabrique Pola, qui met le feu aux poudres. Sous le coup de cette décision, Blaise Mercier, directeur, publie un texte-colère Notre terreur, qui rencontre un écho immédiat. « Par une constellation d’interdictions sourdes, de micro-impossibilités, de directives illisibles, la puissance publique amène chacun des acteurs à l’impossibilité de faire advenir la rencontre entre l’art, la culture et ses citoyens » y écrit-il, entre autres.

Dans la foulée, la Fabrique Pola organise le 22 septembre une réunion de crise où une soixantaine d’acteurs de tous bords (de la Rock School Barbey à N’a qu’1 œil) vient dire au micro et, à tour de rôle, le constat, les peurs, les attentes. Blaise Mercier en retient « la multiplicité des disciplines, la vision très transversale et un besoin de confiance. On y a rappelé qu’il n’y avait pas eu un cluster dans des lieux de théâtre et de culture depuis le début de la crise. Les acteurs culturels sont organisés. Il est nécessaire qu’on reconnaisse que nous sommes des professionnels raisonnables ».

reunion-POla

HAPPENING TÊTU

C’est un peu pour les mêmes raisons que Luis Gárate Blanes, chanteur du groupe Duende, se décide à lancer l’appel « Nous sommes tous la culture »sur Facebook. « Ce qui est décidé par le gouvernement amène à comparer la culture avec un danger de contamination. Nous on sait qu’on peut faire notre métier en faisant attention. Je peux chanter sans contaminer. » Sans aucune concertation avec ce qui se jouait du côté de la rive droite à Pola, il lance avec le chanteur Julien Loko une réunion au pub Le Connemara : musiciens, techniciens, médiateurs, programmateurs s’y retrouvent.« On était une trentaine, pas tous d’accord, notamment sur la question politique. Mais on tient pour l’instant à en rester à des actions de visibilité. L’idée n’était pas de faire une manif, mais plutôt un happening, forme qui nous est plus habituelle. Nous ne sommes pas des leaders. Il fallait un déclic, on s’est dit que ça allait déclencher d’autres choses. »

Le 5 octobre, une centaine d’artistes et techniciens, masqués, vêtus de noir, muets, squattent les marches du Grand-Théâtre pendant 20 minutes. Un happening têtu, silencieux, pour se rendre à nouveau visibles. Depuis, ce type d’actions se multiplie à Bordeaux, sans organisation très concertée : des danseuses ont donné des mini-sessions dans le tramway, d’autres ont pris les places bordelaises… Tout plutôt que l’invisibilité et le silence forcé.

Happening Grand-Théâtre-1©Bertrand Lafarge (1)

PROPOSITIONS CONCRÈTES

Ainsi, cette crise semble aussi l’opportunité de se serrer les coudes et de construire des espaces d’échange et de discussion. Car finalement, cet alignement inédit des planètes – crise sanitaire + changement politique municipal – ouvre des brèches et laisse la possibilité de se délester des habitus du monde d’avant. « Malgré la violence de construire et déconstruire constamment, il y a, paradoxalement, cette impression qu’il se passe quelque chose. Nous affrontons un chaos sans nom et, en même temps, c’est le moment ou jamais de commencer à réfléchir à ce que doit être une politique publique de la culture. C’est plutôt une bonne nouvelle », estime Blaise Mercier.

Le texte de Forces vives est aussi le signe que le milieu ne veut surtout pas broyer du noir. Ce manifeste interpelle la puissance publique autant qu’elle lui suggère de se mettre au travail ensemble. La visée est à moyen et long terme. « Nous demandons à la Ville de Bordeaux que les acteurs.trices culturel.les ainsi que les artistes du territoire métropolitain soient associé.es à la conception et l’organisation de ce Forum des acteurs culturels afin de définir, ensemble, leur ordre du jour et leurs thématiques, et mettre en œuvre les modalités de discussion et les aspects opérationnels de leur tenue. Car “faire ensemble” est encore la meilleure manière de faire connaissance. »

Après l’écriture du manifeste, sept groupes de travail se sont constitués. Objectif : arriver avec des propositions concrètes au Forum.« On a lancé Forces vives, fin septembre, avec l’envie de s’inscrire dans une démarche transversale, c’est-à-dire réfléchir en dehors des chapelles de chacun, explique Clément Lejeune. Il y a des enjeux forts, il faut penser en dehors de tout corporatisme. On va proposer des solutions pour donner des marges de manœuvre à la puissance publique. Il y a deux axes : avoir un certain dialogue avec la puissance publique, car de nombreuses choses sont à refonder, mais aussi, entre nous, repenser nos pratiques. »

RISQUES DE DÉCEPTION

De son côté, Rue 89 Bordeaux a lancé un appel à témoignages des acteurs culturels sur les conséquences de la crise. Comme un cahier de doléances que le média en ligne compte compiler pour nourrir le futur Forum, aux contours encore plus que flous.

Et si, au final, tout cela ne servait à rien ? « Il est vrai que les attentes sont grandes, estime Clément Lejeune. Mais on a intégré depuis longtemps que nos relations avec la puissance publique, c’est un travail constant de dialogue, avec des hauts et des bas. À nous de nous faire entendre, d’adapter nos façons d’expliquer, de convaincre. On a vu dans ces changements de politique, la possibilité d’un renouvellement des pratiques. Si cette attente est déçue, une déception peut naître. Mais si nous ne sommes pas entendus, on continuera sur le terrain, de manière un peu laborieuse, les mains dans le cambouis, à faire bouger les choses. C’est pour ça qu’on s’inscrit dans un temps long. »

Stéphanie Pichon