HYPERMONDES – Pour sa deuxième édition, le festival de l’imaginaire convoque Thomas More et toutes les utopies d’hier et d’aujourd’hui pour rêver enfin à des lendemains qui chantent. Natacha Vas-Deyres, présidente de la manifestation, nous explique en quoi la science- fiction, après avoir annoncé l’apocalypse, peut aussi sauver le monde.
Propos recueillis par Nicolas Trespallé

Natacha Vas-Deyres, Utopiales, 2014

Quel a été le big bang à l’origine du festival Hypermondes ?

On était plusieurs acteurs de l’imaginaire à Bordeaux à avoir cette envie. Avec l’astrophysicien Frank Selsis, l’éditeur André- François Ruaud des Moutons Électriques, ou encore le libraire Léo Noël, on s’est aperçu que la Nouvelle-Aquitaine était une zone blanche dans la carte de France des festivals de l’imaginaire. De là est née l’envie de monter Hypermondes. Notre nom vient de la première collection de science-fiction lancée en France par l’auteur charentais Régis Messac. On envisageait Bordeaux au départ, mais on était en plein changement de municipalité et quand la médiathèque de Mérignac nous a demandé des conférences autour de la science- fiction, on en a profité pour leur proposer l’idée du festival et la mairie nous a apporté son soutien.

D’Orwell à John Brunner en passant par Alain Damasio, la SF a toujours été pourvoyeuse d’un imaginaire catastrophiste. En vous intéressant à l’utopie, vous faites un pied de nez à cette tradition et plus largement au climat ambiant actuel.

C’est tout à fait ça ! Après nous être intéressés aux robots et aux créatures artificielles, on a eu envie d’utopie. Face à la Covid-19, au changement climatique, aux divers problèmes politiques et géopolitiques, on s’est dit que l’humanité était finalement assez résiliente. La SF a fait le tour de la dystopie. On a fait mourir la planète et l’humanité de 10 000 façons possibles et imaginables, y compris à travers des pandémies. On a voulu revenir à un peu d’espoir. Dans le monde, beaucoup de nouvelles façons de penser sont en train d’émerger. La grande finance et l’économie de marché sont toujours là, mais structurellement quelque chose est en train de se passer. Par exemple, les diplômés des grandes écoles, comme HEC ou Polytechnique, prennent conscience qu’on ne va pas pouvoir continuer comme ça et quelque chose de très fort est en marche. On va se demander si les idées de l’imaginaire ne vont pas être motrices d’un nouvel horizon collectif et nous entraîner vers de nouvelles rives. Le mouvement solar punk se base sur une nouvelle énergie pour remplacer l’énergie fossile et aller vers un monde plus sobre. Une grande majorité d’entre nous sommes conscients qu’il va falloir passer à autre chose mais pourquoi ne pas le faire dans la gaieté, dans la joie d’être vivants et dans de beaux espaces empreints de naturalité ?

Vous parlez de réfléchir à des « Futurs enviables » ?

De manière générale, on va réfléchir avec nos invités — auteurs, acteurs politiques, chercheurs de différentes universités, spécialistes du climat — à ce qu’est un modèle utopique. On a deux grands créateurs belges invités. Luc Schuiten présente une exposition sur la cité végétale reprenant le principe du biomimétisme, cette façon d’intégrer le végétal dans l’architecture. Le scénariste des Cités obscures, Benoît Peeters, lui, explore le rôle de l’architecture dans le futur, comment les maisons vont évoluer pour s’adapter au changement climatique. On veut partir de ce que nous vivons pour réfléchir à la réalité de ce que nous allons vivre dans les 20-30 ans qui viennent.

« Les politiques ont besoin d’écouter les créateurs de l’imaginaire. »

Une conférence a pour thème « La Nouvelle- Aquitaine, terre utopique ? » ; la région a-t-elle vocation à être un
laboratoire pour demain ?

C’est ce que l’on voudrait. Les politiques ont besoin d’écouter les créateurs de l’imaginaire. La région réfléchit beaucoup à l’avenir de l’aviation, aux berges de la Garonne… Avec la montée du niveau des océans, la ville de Bordeaux ne sera plus la même d’ici 30 ou 40 ans. Les politiques se doivent d’anticiper. Alain Anziani devrait participer à cette table ronde.

Ce qui est curieux, c’est que l’armée a pris pleinement la mesure de cet apport de la fiction avec le projet Red Team…

Cela m’a surprise de la part d’une institution pas forcément à la pointe de l’imaginaire, cependant, les cadres de l’armée, comme Emmanuel Chiva, appartiennent à une génération qui a sans doute rêvé devant les vaisseaux de la SF et a compris l’apport des créateurs dans les réflexions sur les guerres et la défense du futur. Ce n’est pas un projet très neuf, d’autres auteurs se sont déjà projetés sur la création de nouvelles armes ou sur l’expansion dans l’espace. Finalement, rien d’étonnant à ce que l’armée soit fer de lance de cette utilisation institutionnelle de l’imaginaire, toutefois, il serait intéressant que d’autres ministères comme celui de l’écologie puisent dans d’autres courants centrés sur l’environnement et la nature, comme ceux de l’éco-fiction. Peut-être qu’Hypermondes va poser les premières pierres de ce mouvement !

Des grands noms du genre feront le déplacement.

Comme l’an dernier, on aura beaucoup d’auteurs locaux qui œuvrent dans le genre et que l’on souhaite soutenir, avec l’ALCA. Parmi les étrangers, Ellen Kushner fera le déplacement et sera la marraine du festival. C’est une autrice de fantasy qui porte de grandes idées autour de l’utopie. On aura aussi l’auteur de hard science britannique Alastair Reynolds, l’auteur du cycle Rempart Mike Carey, un écrivain italien du solar punk reconnu, Francesco Verso, et Brian Catling.

Pourquoi la SF reste-t-elle toujours « mauvais genre » ?

On le voit aujourd’hui, la SF est présente dans les romans de littérature blanche, comme ceux d’Hervé Le Tellier, Marc Dugain ou Michel Houellebecq, même s’ils disent qu’ils n’en écrivent pas. C’est symptomatique de la situation du milieu éditorial français, la SF reste péjorative, c’est une question d’étiquette comme quand Actes Sud crée la collection « Exofiction » pour ne pas se rattacher au genre. Aujourd’hui, la SF est partout. C’est un domaine transmédiatique que l’on retrouve dans le cinéma, la BD, le jeu vidéo. Pour la nouvelle génération, elle fait partie de la culture générale.

1. Composée d’auteur(e)s et de scénaristes de science-fiction, travaillant étroitement avec
des experts scientifiques et militaires, la Red Team a pour but d’imaginer les menaces pouvant directement mettre en danger la France et ses intérêts.

2. Directeur de l’agence de l’innovation de défense dont la mission est d’ouvrir le monde militaire aux innovations civiles.

Hypermondes, le festival de l’imaginaire en Nouvelle-Aquitaine
Du samedi 24 au dimanche 25 septembre, Mérignac (33)
hypermondes.fr