ARTHUR-LOUIS CINGUALTE

Rochelais ayant fait ses humanités à Poitiers avant d’enseigner à Bordeaux, ce collaborateur de La Septième Obsession, dont on a croisé la plume dans Le Livre des trahisons en 2016, publie son premier ouvrage conséquent L’Évangile selon Nick Cave–Le Gospel de l’âge du fer rouillé. Tout sauf une vulgaire biographie.

Propos recueillis par Marc A. Bertin

La première chanson en forme d’épiphanie ?

City of Refuge. L’époque des premiers sites de téléchargement. Écoutée à blinde et ad lib avec mon camarade de chambrée.

L’album qui vous a définitivement converti ?

Tender Prey. Restons cohérent. Mon disque préféré, pour lequel j’ai le plus d’affection, qui contextualise Nick Cave à merveille. Celui que j’écoute le plus régulièrement.

Vous distinguez deux phases dans l’œuvre de Nick Cave, similaires, peu ou prou, à l’Ancien et au Nouveau Testament. Avez-vous relu les Écritures avant de vous livrer à votre exégèse ?

Bien sûr. Notamment l’Évangile selon saint Marc – le plus simple, le plus factuel, celui que Nick Cave a lui-même jadis préfacé – et l’Évangile selon saint Jean, pour l’Apocalypse et son lien direct avec les écrivains catholiques français du XIXe siècle. On a tendance à penser que rock = musique du Diable, or Nick Cave n’a jamais fait commerce avec le Malin. C’est l’anti Robert Johnson. Enfin, c’est plus compliqué car j’explique que Johnson a peut-être non rencontré le Diable mais la figure de Papa Legba, divinité du vaudou, une espèce de saint Pierre…

La figure de Léon Bloy revient à de nombreuses reprises. Quel lien unit le mystique polémiste de Dordogne au punk anglican de l’État de Victoria ?

J’essaie toujours de confronter mon sujet en cheminant par images. J’adore son écriture narrative. Bloy, c’est aussi le speaker de l’Apocalypse. Il relie l’histoire de manière polémiste dans la colère comme dans la générosité. Il m’a servi pour situer Nick Cave. C’est un auteur qui me fascine comme nombre de ces écrivains abordant avec subversion la question de Dieu. Leur violence change de l’imaginaire collectif  sur les habituels commentaires de l’église et du religieux. N’ayant pas grandi dans une famille pieuse, je suis venu à la religion par mes études en histoire de l’art. Tous ces auteurs m’ont littéralement englouti. Je les utilise comme appareil critique. Après, pas de méprise : Nick Cave n’est pas bloyen ! Il fait du rock avec Dieu. Bloy, lui, expliquait Dieu de façon rock.

À vous lire, on devine une certaine fascination pour le travail de Greil Marcus…

Effectivement. Lipstick Traces et surtout Sly Stone : le mythe de Staggerlee. Cette lecture m’a décomplexé. J’apprécie Marcus tout comme le Nick Tosches de Hellfire. Ce n’est pas de la critique rock à la Lester Bangs, que j’apprécie par ailleurs. Eux n’ont pas peur d’embrasser toute l’Histoire sans complexe. Ils se foutent de rester sur des points précis, préférant replacer dans un sens quasi cosmique une vie d’artiste. Je suis attaché à cette notion de délire contrôlé. Cela relie l’ensemble. La musique pour tout le monde. J’entre en Nick Cave comme j’entre en religion même quand je chante ses chansons sous la douche.

Le rock’n’roll, du moins primitif, et dont Nick Cave transfigure l’héritage, est-il d’essence mystique ?

Bien sûr, on peut croire que chansons = prières et concert = messe, mais Nick Cave déplace ce fatras. Sa musique, ses chansons tiennent à la fois du rock primitif et du post-punk expérimental. Du blues joué par Blixa Bargeld. Certes, à côté de love songs, il développe une mystique rock, mais il s’agit d’un mysticisme totalement inédit confinant à une espèce de théologie. La figure du Christ lui permet de développer son imagination. Nous sommes face à un mysticisme théorisé, une théologie de la création artistique. Il est mystique de manière théorique et pratique. Bizarrement, cela l’agace alors que ses disques sont truffés de mysticisme.

Au titre de ses idoles figure Leonard Cohen, qui a beaucoup écrit sur le divin. Qu’ont-ils en commun ?

Cohen est une sacrée montagne à gravir et reste, à mes yeux, un auteur folk. Le lien entre eux ? La sincérité. Et une façon d’élever leur musique à un niveau très sérieux même s’ils sont très drôles, très cyniques même. Pour eux, la musique n’est pas une petite « affaire ». Enfin, tous les deux sont attachés aux Psaumes ; cela crée une communauté autour d’une intention poétique.

Et le gospel dans tout ça ?

En apparence, son œuvre est celle de la parole de Dieu. Nick Cave est un artiste suffisamment structuré, y compris ses morceaux les plus « superficiels » participent du même effort. Il y a une réelle continuité. Après, les livres saints sont « bordéliques » et Nick Cave est aussi hétéroclite que les Écritures. Avec lui, le divin est certainement le plus présent là où on l’attend le moins. Son attitude a évolué avec le temps. C’est la vie d’un homme à travers l’œuvre comme pouvait l’être celle des saints dans les récits religieux.

En quoi consiste votre lecture ?

Je suis ami avec Sol Hess, que d’aucuns connaissent pour son travail au sein de Sweat Like An Ape. Il m’a convaincu de faire une lecture sur scène. Je voulais quelque chose bien entendu, mais sans trop savoir. Ce n’est pas un jukebox, mais bien un matériel inédit, ponctué de petits thèmes. Nous ne voulions rien interpréter. Sol Hess étant d’origine britannique, il lira en version originale certains textes. C’est un musicien très doué. Je suis particulièrement fier de cette collaboration.

Dernier point, mais non des moindres, pourquoi ce titre L’Évangile selon Nick Cave–Le Gospel de l’âge du fer rouillé ?

Ah… Il l’est devenu par la force des choses. C’est la première chose à laquelle je songe avant d’écrire et j’adore les expressions longues et riches. Ce titre m’a servi de cadre et a déterminé une grande partie de mon écriture et Dieu sait qu’il est difficile d’écrire sur un sujet que l’on admire. Grâce à lui, j’ai pu appréhender toute la complexité de mon sujet.

L’Évangile selon Nick Cave–Le Gospel de l’âge du fer rouillé,

Arthur-Louis Cingualte,
Éditions de l’Éclisse.

L’Évangile selon Nick Cave [CRÉATION]
Concert littéraire avec l’écrivain Arthur-Louis Cingualte et le musicien Sol Hess, dimanche 5 avril, 16h30.
Tarifs : 6€ / 8€
Billetterie sur www.escaledulivre.com

« J’entre en Nick Cave comme j’entre en religion même quand je chante ses chansons sous la douche. »