LES REQUINS MARTEAUX

Pilier de la scène alternative, à l’instar de Cornélius, la maison d’édition fête ses 30 ans cette année. Derrière un catalogue volontairement bordélique, la structure se voit moins comme un éditeur au sens classique que comme un outil d’action évolutif pour les créateurs. Co-fondateur de la maison, Marc Pichelin revient sur cette aventure collective atypique.

Propos recueillis par Nicolas Trespallé

Dans quel contexte sont nés les Requins Marteaux ?

Quand les Requins se sont montés en association, en mars 1991, il y avait déjà une histoire. J’étais au lycée dans le Tarn, à Albi et, avec Bernard Khattou, un autre débutant, on animait le fanzine Jetez l’encre depuis 2 ans. On était proche de la MJC d’Albi, de l’éducation populaire. Après une dizaine de numéros, on a eu envie de continuer et de fédérer d’autres artistes venus d’autres domaines. Guillaume Guerse nous a rejoints, des gens du graff, du hip-hop… On ne voulait pas s’appeler « l’Association des jeunes d’Albi qui font des trucs », Khattou a proposé ce nom rigolo des Requins Marteaux, à la fois féroce et un peu foufou. C’est vraiment parti d’un truc potache. On a commencé à faire de la microédition sans connaître rien à rien. Très vite, on s’est concentré sur l’activité bande dessinée, même si on a gardé cet ADN de transversalité. Notre premier livre est sorti en 1991 ou 1992 au moment de l’essor des labels BD indépendants : l’Association, Fréon, Amok, 6 Pieds sous terre à Montpellier…

Quelles ont été les premières productions ?

Au départ, on n’était que trois, on faisait des trucs avec des copains, c’était super, puis on a eu envie de faire des trucs plus professionnels. On a édité des petits livres au format strip, puis se sont agrégés des auteurs en devenir issus aussi du fanzinat – Pierre Druilhe, Fred Andrieu, Moolinex ou Bouzard – qui gravitaient autour de la Fanzinothèque de Poitiers. Des auteurs du Sud-Ouest se retrouvaient dans notre esprit et dans notre façon de faire et commençaient à se rapprocher de nous.
On a lancé « Carrément », une collection carrée, où a démarré Bouzard, puis une autre au format comics. Les
Requins ont toujours été pensés comme un collectif à géométrie variable, mouvant. On n’a pas d’autres projets
que d’exister et de produire ce qu’il y a à produire. Pour moi, ce n’est pas une maison d’édition, c’est une structure
de production de bande dessinée contemporaine d’auteurs de création. L’enjeu est de voir comment les auteurs veulent s’investir dans ce projet commun, voire dans notre fonctionnement, et d’observer comment cette structure s’adapte et évolue.

Au départ, il y a un ancrage fort vers la BD populaire qu’on retrouve avec Ferraille, un journal imprimé sur du papier journal…
Dans notre philosophie, il fallait adapter la forme au contenu. Quand on a commencé, on était avec des auteurs débutants et cela n’avait pas de sens de dépenser des fortunes pour les éditer. On a créé des collections qui ne coûtaient pas trop cher et qui n’engageaient pas l’auteur sur deux ou trois ans de travail. On ne cherchait pas à éditer des chefs-d’œuvre.

On ne se positionnait pas sur la BD sérieuse, intimiste ou littéraire. Nous, on venait de la BD de gare, on voulait s’emparer de la BD populaire pour la renouveler. On fouillait dans les poubelles de la BD, c’est pour ça que Ferraille s’appelle comme ça, c’est un peu aussi comme si Métal Hurlant avait rouillé ! Avec Ferraille, on souhaitait travailler sur la question du personnage et revenir à l’idée de collectif, 5 ans après les débuts des Requins. Il n’était pas question de faire un fourre-tout, c’était le journal de Monsieur Pabo, un personnage dont on avait sorti 2 livres. Chaque auteur se voyait confier une histoire en lien avec cette histoire de la bande dessinée de genre ou avec l’univers de Monsieur Pabo. Ferraille a fini en kiosque, avec un tirage à 25 000 exemplaires ! C’était une folie, mais on a tenu 10 ans. Au bout de 20 numéros, j’ai eu envie de faire un break, j’ai laissé la direction artistique à Winshluss, qui était déjà très impliqué dedans. Il a créé le personnage de Monsieur Ferraille qui a effacé Monsieur Pabo, ce qui montre l’importance de l’imprévu chez nous. Il a fait le ménage, certains se sont barrés, d’autres sont arrivés. Après avoir fait le journal le plus cheap, Ferraille est revenu sous la forme d’un journal plus luxueux attirant d’autres auteurs, d’autres univers…

À partir de Ferraille et de Monsieur Ferraille, vous développez le Supermarché Ferraille, puis le Musée Ferraille, deux coups d’éclat… Faire des livres, on s’en fout ! Pour nous, la BD peut être appréhendée
sur différents types de supports, évidemment le papier, mais à partir d’une séquence d’images ou de texte, tu peux faire plein de choses. La narration peut découler de la circulation du public dans un espace ! On

a toujours conçu des expositions en même temps que les livres. J’avais monté le festival Rétine, où l’on devait faire une expo avec Winshluss, mais la salle avait été démontée, c’était assez horrible, Winshluss m’a dit que cela ressemblait à un supermarché. J’ai dit : « On va faire ça ! » Il a mis son projet à la poubelle et, en une ou deux semaines avec Cizo, on a monté ça. On est allé à Leader Price acheter 400 boîtes de conserve

les moins chères possible pour mettre des étiquettes bidons Ferraille. Un mois après, la Fanzinothèque, qui s’occupait du festival off à Angoulême, voulait quelque chose pour les 10 ans des Requins. On ne voulait pas faire un retour en arrière et on a proposé de développer l’idée du supermarché. On y est allé à fond avec 2 000 boîtes imprimées, des sacs plastique, des affiches de promo, j’avais récupéré des étalages dans un supermarché désaffecté, des comédiennes jouaient les caissières !

À l’époque, Leclerc était sponsor et omniprésent au festival. Je m’étais dit, si Leclerc s’intéresse à la bande dessinée, nous on va s’intéresser à la grande

distribution ! On est arrivé avec tout ce bordel et au bout de 2 jours, tout le monde ne parlait que de ça ! Les gens se baladait avec leur sac et leurs boîtes Ferraille. Le directeur du festival qui n’avait pas vu venir le truc a été beau joueur et a voulu ensuite en savoir plus sur nous. Dans le train, Vincent avait pondu un vague projet pour un musée. C’était les 30 ans
du festival, on était trentenaires, il nous a fait confiance avec ce projet très ambitieux, on a eu un gros budget et cela a été une grosse réussite artistique pour nous, qui a coïncidé avec la sortie de la nouvelle version de Ferraille. C’était une vitrine, une étape, on n’était plus les punks branleurs du fond du Sud-Ouest !

Le prix du meilleur album pour le Pinocchio de Winshluss a-t-il été aussi une étape dans la légitimité des Requins ?
Winshluss est un artiste immense, il s’est beaucoup impliqué dans les projets collectifs. Il adore ça, il amène beaucoup d’idées. On revendique notre côté foutraque, on n’a pas d’image de marque à défendre, si ce n’est d’être là où l’on ne nous attend pas. On ne va pas se renier, tricher. Notre catalogue va dans tous les sens, même si c’est plus difficile à suivre pour les lecteurs, je trouve que c’est plus intéressant. Quand Winshluss est devenu rédac-chef de Ferraille, il nous a amené des signatures, il a renouvelé notre catalogue, on a pu nouer d’autres liens, cela a initié d’autres expositions, d’autres livres. Winshluss avait travaillé avec Marjane Satrapi sur le long métrage animé Persépolis, et il avait des envies de cinéma. Pour le musée, il avait déjà touché à l’animation, il avait réalisé un faux documentaire, avant d’imaginer le film Villemolle 81 présenté au festival d’Angoulême. On avait un budget de 15 000 euros pour monter une exposition et l’essentiel du budget a été mis dans ce film bricolé entre potes dans une ferme du Tarn pendant trois semaines. Pinocchio n’arrive donc pas par hasard. Cela nous a rassurés aussi sur plein de bouquins que l’on avait sortis et qui étaient passés à la trappe. Son Monsieur Ferraille est un livre exemplaire, très intelligent sur cette culture de la BD populaire, mais, à l’époque, c’était passé inaperçu, on a dû en vendre juste 200 ou 300 exemplaires ! Pinocchio transforme l’essai. On a prouvé aussi qu’on pouvait faire des livres bien faits avec une belle fabrication. Ce livre nous a tranquillisés financièrement. On est une structure prolo, on n’a jamais été riche, on a pu éponger les dettes… avant d’en faire d’autres !

Pourquoi avoir quitté Albi pour Bordeaux en 2011 ?

On était tous d’Albi à l’origine. C’était important pour nous de montrer que les structures culturelles pouvaient s’implanter dans des villes moyennes, sans passer par Toulouse ou Paris. À la fin des années 1980, ce n’était
pas un réflexe pour nous de monter à la capitale, c’était loin, cher. Pourquoi s’embêter à aller dans une métropole pour exister ? Je trouvais plus intéressant de créer quelque chose dans un endroit où l’on ne se marchait pas dessus. On a pu monter une galerie, un festival, développer des partenariats, on n’était pas là que pour vendre des livres. Toutefois, à Albi, c’est devenu compliqué à un moment, on gênait un peu. On avait des copains à Bordeaux et un accueil de la Région bienveillant, moi j’y avais déjà travaillé. À la Fabrique POLA, on est stimulé, il y a des créateurs en arts plastiques, des architectes… Bordeaux s’est imposée naturellement. Le revers de la médaille, c’est que ce qui était possible à Albi ne l’est pas forcément à Bordeaux. Il y a beaucoup de structures, moins d’aides publiques, cela nous pousse à retravailler l’essence originelle des Requins, à nous repositionner comme opérateur culturel, pas uniquement comme un commerçant du livre.

Comment est née l’emblématique collection « BDCul » ?

C’est une idée de Bouzard et Sourdrille qui traînait, si je me souviens bien, puis, Cizo et Fred Felder s’en sont emparés. L’idée était de puiser la BD porno à la Elvifrance pour la réinventer, explorer ce genre mineur pour en faire un sujet de création et d’expérience. Aude Picault a fait le premier titre, ensuite, c’est devenu une collection attirant plein d’auteurs inattendus. Le talent de graphiste de Cizo a fait le reste. C’est devenu une collection emblématique, mais aussi l’arbre qui cache la forêt. C’est pour cela que l’on va s’en séparer. BDCul va se poursuivre sans les Requins. Après 10 ans, on a fait le tour. On cherche à léguer légalement la collection à Felder et Cizo pour qu’ils la poursuivent ailleurs. Comme après Ferraille, on souhaite aller vers autre chose.

Où en est Franky, ce nouvel avatar de Ferraille qui sortait un temps en alternance avec le Nicole de Cornélius ?
C’était surtout un projet porté par Frédéric Felder pendant les trois ans, où il était président des Requins. Mais c’était un boulot de fou – 350 pages à remplir de pures créations –, cela coûtait cher à réaliser et ne rapportait rien. On n’avait pas assez d’argent pour le faire, ni le temps.

On a fait 3 numéros, c’était trop. On est une petite équipe, on tente de se ménager, et Franky ne ménageait pas ! C’est un projet trop lourd, même si là encore fédérateur.

Le programme des réjouissances pour marquer vos 30 ans ?

On refuse toujours le truc rétrospectif ! On n’aime pas regarder derrière, j’ai peu de documents ou de photos pour raconter l’histoire de la maison. Les Requins sont nés d’une plaisanterie, sans réfléchir aux lendemains. Même si on n’a jamais été loin du cimetière, on a imaginé « Même pas mort ! » en demandant à plein d’auteurs de dessiner une tête de mort et on va faire une exposition et une fête avec tout ça. On a gardé l’esprit fanzineux, ça va être marrant, modeste, ambitieux !

« Même pas mort ! Les Requins Marteaux ont 30 ans »,
du vendredi 17 septembre au dimanche 10 octobre,
Fabrique POLA, Bordeaux (33).
Vernissage vendredi 17 septembre, à partir de 18h, avec Arno de Cea and The Clockwork Wizards, Chocolat Billy, Lucien Vibration, Adour Méditation, DJ Scoupapourela.