TNBA Le centre dramatique national de Bordeaux ouvre sa saison avec trois artistes qui lui sont proches. D’Eschyle à Ovide, de la performance queer à la chronique d’un village de campagne, Baptiste Amann, Gurshad Shaheman et Vanasay Khamphommala portent des écritures aussi fortes que diversifiées, ravivant les récits – contemporains ou antiques – à l’aune de leur époque.
Propos recueillis par Stéphanie Pichon

Gurshad Shaheman, son Orestie

Catherine Marnas (à la mise en scène avec Nuno Cardoso) a proposé à Gurshad Shaheman une réécriture de l’Orestie d’Eschyle. L’artiste d’origine iranienne, plutôt habitué à la veine autobiographique (Pourama Pourama, Les Forteresses), ou documentaire, relit ce classique à l’aune de ses convictions.

Oscar Keys

« J’ai tenu à respecter scrupuleusement l’intrigue de l’Orestie : qui tue qui ? Quelles sont les forces en présence ? J’ai cependant inversé le point de vue de la pièce originale, qui est militariste, patriarcale. Ce ne sont pas mes convictions, j’ai donc insufflé ma vision du monde à l’intérieur de cette carcasse existante. J’ai pris les personnages du mythe et j’ai regardé comment les ramener à nous, comment les rapprocher de notre monde contemporain. On a beau dire que les classiques évoquent des thèmes universels, ils parlent en fait de leur temps ! La place de la femme, le rapport à la diversité, le rapport à l’autre, l’ostracisme des barbares par les Grecs : tout cela ne peut être repris tel quel aujourd’hui. Cela pose plus largement la question de ce qu’on fait des classiques, de leur l’héritage. Il est important de les relire avec la conscience aiguë de “Quels récits a-t-on besoin d’entendre aujourd’hui”.

Et celui d’Eschyle, violent, militariste, je ne suis pas sûr que notre monde en ait besoin ! J’ai donc voulu des personnages queer, un rapport redéfini entre l’Occident et les autres parties du monde. Je ne sais pas si j’ai réussi ce pari-là, mais j’ai écrit quelque chose de très honnête avec mes propres convictions, tout en conciliant les désirs de Catherine Marnas et Nuno Cardoso, les contraintes de la distribution et aussi les attentes du public.

Pour que les vents se lèvent, Une Orestie, texte de Gurshad Shaheman
Mise en scène de Nuno Cardoso et Catherine Marnas
Du mardi 4 au samedi 8 octobre, 19h30, TnBA, Bordeaux (33)

Baptiste Amann, changement de territoire

« Des territoires évoquait un environnement qui était celui de mon enfance et de mon adolescence. Salle des fêtes évoque un épisode qui appartient à ma vie d’adulte : l’utopie collective contenue dans le rachat à plusieurs d’une ancienne usine à la campagne.

©Pierre PLANCHENAULT

L’auteur et metteur en scène installé à Bordeaux, dont la trilogie Des territoires l’a occupé pendant huit années, ouvre la saison avec sa toute nouvelle création, Salle des fêtes. Après la banlieue pavillonnaire, il prend la tangente dans la salle des fêtes d’une commune rurale.

Mais il existe une continuité thématique entre ces deux pièces : la tendresse que je porte aux lieux sans prestige. Le pavillon de banlieue ou la salle des fêtes sont des espaces sans charme qui recèlent un patrimoine précieux non pas grâce aux matériaux dont ils sont faits, mais par la façon qu’ils ont d’être habités. Et je trouve cette notion d’habitation éminemment théâtrale. Elle contient la mémoire de l’enfance, le souvenir des étapes importantes de la vie, la construction d’une relation aux autres et à soi. Et surtout elle permet d’observer ce point de collision entre l’humanité telle qu’elle se rêve, pleine de valeurs et d’idées, et l’humanité telle qu’elle s’incarne, plus immature et faillible. Après avoir vécu l’expérience d’un spectacle fleuve, j’ai ressenti le besoin, pour toucher un public le plus large possible, de relever un autre défi formel : présenter le spectacle sous deux formats. Un dit de “grand plateau” joué dans un décor reconstitué ; et un in situ dans le décor naturel d’une salle des fêtes. En amont des représentations au TnBA, nous proposons un loto/karaoké, avec l’idée de convoquer le folklore d’une institution dans une autre. Sans doute parce qu’issu d’un milieu populaire, je suis pétri d’une culture mainstream dont je n’ai plus honte. Au contraire, elle est même devenue le cœur de mon travail. »

Salle des fêtes, texte et mise en scène de Baptiste Amann
Du mardi 11 au samedi 15 octobre, 20h, sauf le 15/10, à 19h, salle Vauthier, TnBA, Bordeaux (33)
Du mardi 18 au mercredi 19 octobre, 21h, centre d’animation de Beaulieu, Poitiers (86)
le-meta.fr

Vanasay Khamphommala, Ovide queer

L’artiste trans, compagnonne du TnBA, poursuit avec Écho ses variations autour des Métamorphoses d’Ovide, dans une relecture du mythe de la nymphe tombée amoureuse de Narcisse. Une performance sur le chagrin amoureux où chant, musique, théâtre, danse s’entremêlent dans un lamento queer, qui réunit autour d’elle un détonant mélange de performers : Natalie Dessay, Caritia Abell, Pierre-François Doireau, les musiciens Gérald Kurdian et Théophile Dubus.

Wet Sisters

« Dans Écho [4e volet de son projet autour des Métamorphoses, NDLR], je crois que la démarche se radicalise. Le spectacle pose la question des idéologies dont les mythes sont les vecteurs, et de la nécessité, donc, de les interroger de manière critique et politique. Derrière la question de notre rapport au chagrin d’amour, il y a une interrogation sur le rapport qu’entretient cette esthétique érotique aux problématiques patriarcales, coloniales et écocides. On aime dire du chagrin d’amour qu’il touche tout le monde, mais certainement pas de la même façon : pour l’éprouver, la diversité s’imposait. Mon travail est, peut-être avant toute chose, une occasion de provoquer des rencontres, et d’interroger à travers cette diversité ce qu’on dit être universel.

De création en création, j’interroge la manière dont les mythes me traversent, sculptent mon imaginaire et mon corps aussi : il y a dans le travail de performance quelque chose qui relève de l’autoportrait. En tant que femme trans asiatique, j’incarne aussi une position très peu représentée dans l’espace public. Il est essentiel pour moi, et pour les minorités auxquelles j’appartiens, de prendre cette place et de contribuer ainsi à rendre visibles nos existences. »

Écho, texte, dramaturgie et performance de Vanasay Khamphommala
Du mardi 18 au samedi 22 octobre, 20h, sauf le 22/10, à 19h30, salle Vauthier, TnBA, Bordeaux (33)
www.tnba.org