FESTIVAL INTERNATIONAL DU FILM D’HISTOIRE.

Depuis près de quinze ans, Clara et Julia Kuperberg rendent hommage à l’âge d’or du cinéma hollywoodien avec l’idée de la transmission. Elles portent un regard questionnant sur un passé glorieux et signent des documentaires fouillés sans occulter les failles d’un système au risque parfois de projeter une ombre froide sur l’usine à rêves. Présidentes du jury pour la section « documentaire d’histoire du cinéma » du rendez-vous pessacais, elles reviennent sur leurs dernières réalisations, l’invisibilité des femmes à Hollywood et leurs métiers de passeuses.

Propos recueillis par Henry Clemens

Pourquoi avoir créé votre société de production ?

Clara Kuperberg : Nous avons fondé Wichita pour produire nos propres documentaires. C’était il y a 15 ans. Puis, en 2009, Julia est passée à la réalisation et on s’est mises à co-réaliser, co-écrire nos propres films, que nous montons ensemble également. Nous avons à notre actif une quarantaine de films. Si nous avons chacune nos domaines de prédilection, nous signons nos films à quatre mains. J’ajoute que depuis deux ans nous produisons d’autres réalisateurs, comme pour le William Holden, réalisé par Sébastien Zulian.

Wichita porte le nom de la ville de Wyatt Earp…

C.K. : Oui, étant une société familiale, on s’est dit que porter le nom de la ville des règlements de compte c’était bien trouvé ! (rires)

Doit-on considérer votre démarche comme féministe ?

Julia Kuperberg : Nous disons souvent que nous sommes plus cinéphiles que féministes. Nous ne faisons pas des documentaires à charge, mais dénonçons l’invisibilité des femmes, en particulier des réalisatrices, dans la mesure où l’histoire du cinéma a été écrite par les hommes. Nous avons vocation à remettre en lumière certaines femmes qui ont été oubliées. Nous ne souhaitons pas changer l’histoire mais la recontextualiser, c’est ce que nous essayons de faire avec nos films que ce soit autour de la question du racisme ou du système patriarcal hollywoodien.

C.K. : On essaie avant tout de faire des films pour cinéphiles qui doivent rester accessibles aux non-cinéphiles. L’idée est de transmettre un patrimoine.

« Nous ne faisons pas des documentaires à charge mais dénonçons l’invisibilité des femmes, en particulier des réalisatrices dans la mesure où l’histoire du cinéma a été écrite par les hommes. »

On devine une filiation avec le livre de Kenneth Anger1.

J.K. : C’est exactement ça. Nous sommes fans de l’âge d’or du cinéma et en même temps on a un œil critique sur le statut des femmes, des minorités. On a d’ailleurs fait un film sur le yellow face qui dénonce le fait qu’on grimait les blancs en asiatiques à l’instar du black face. L’héritage raciste de Hollywood est fascinant quand il est recontextualisé. Vous pouvez nous montrer un film de Hollywood et on vous dira quel président est au pouvoir à ce moment-là. C’est un cinéma de propagande alors que le cinéma européen de la même époque est plus dans la nuance et dans la politique d’auteurs. Hollywood a toujours servi la politique américaine, c’est pour ça que dans nos docs, on essaie toujours de porter un regard sociétal et politique du moment.

Vos documentaires ne s’adressent pas qu’aux cinéphiles ?

J.K. : Non, et ce qui nous fait très plaisir c’est quand un non-cinéphile se met à regarder toute la filmographie de Milos Forman ou revoit les films de Douglas Fairbanks à qui nous avions consacré un documentaire pour arte. Bien que faisant référence à des films muets, en noir et blanc, il a particulièrement plu aux enfants parce qu’il était ludique. Quand ce même public rachète la collection des films de Fairbanks, c’est qu’on a réussi quelque chose.

« Quand ce même public rachète la collection des films de Fairbanks, c’est qu’on a réussi quelque chose. »

Hollywood n’aurait pas livré tous ses secrets ?       

J.K. : C’est incroyable ! On dit souvent qu’un film fait des bébés et c’est vrai, d’ailleurs, chaque fois qu’on finit un film, on a dix autres idées. On découvre toujours une manne d’autres sujets polémiques ou non. On revoit toujours les films avec un autre œil, il est important de ne pas juger l’histoire avec nos yeux d’aujourd’hui mais de la voir autrement ; exactement ce que le mouvement #MeToo a fait ! C’est très stimulant. Il a remis en question les images populaires de la femme, du sexe, remis en question des films qu’on adorait. Il est important de dire par exemple aux jeunes filles d’aujourd’hui qu’il y avait des réalisatrices, et qu’elles peuvent donc l’être à leur tour ! Il faut avoir un regard critique sur ce cinéma-là qui était blanc, masculin… Ce qu’on a du mal à faire en France, me semble-t-il.

Pouvez-vous évoquer vos dernières productions ?

C.K. : William Holden, entre ombres et lumières est le très beau portrait d’un homme qui a mal vécu l’image de séducteur et renvoie en miroir à Rita Hayworth, la création d’un sex-symbol, qui fut également façonnée par les mogols hollywoodiens avec une dose de cynisme incroyable. Les deux finissent par tuer le mythe. Jack Lemmon, dans Jack Lemmon une vie de cinéma, tire mieux son épingle du jeu, c’est vrai qu’il arrive au moment où le ciné indépendant explose. Il a cette intelligence de toujours rebondir avec des rôles très en avance, audacieux et liés à l’actualité.

Le fil conducteur entre Holden et Lemmon reste Billy Wilder ?

C.K. : C’est vrai, d’ailleurs, il y a quatre ans, nous avons réalisé un documentaire sur Wilder dans lequel on le voit rendre un vibrant hommage à Holden et à Lemmon. C’est ce qui nous a conduites à nous pencher sur ces deux acteurs !

Quels sont vos autres projets ?

C.K. : Un portrait d’Anthony Hopkins est en fin de montage, tout en archives. On a deux autres beaux projets sur les femmes, dont un portrait d’Ida Lupino. Nous nous sommes concentrées sur sa carrière de réalisatrice indépendante, sur ses films très peu hollywoodiens à l’image d’Outrage, qui ressort en salle et qu’il faut aller voir ! Nous préparons également un portrait de Dorothy Dandridge, nommée aux Oscars pour Carmen Jones et produisons un autre documentaire de Sébastien Zulian sur la façon dont les Français étaient vus à Hollywood.

Comment envisagez-vous votre rôle de jury du « documentaire d’histoire du cinéma » ?

C.K. : Nous avons hâte de voir le travail des autres, de revenir dans un festival pour lequel nous avions en particulier présenté L’Ennemi japonais à Hollywood et fait une masterclass autour d’Et la femme créa Hollywood. Nous trouvons passionnant l’existence de cette nouvelle section du documentaire sur l’histoire du cinéma. Nous remercions le Festival pour cette fenêtre !

Festival International du Film d’Histoire, du lundi 16 au lundi 23 novembre, Pessac (33).

cinema-histoire-pessac.com

1 Hollywood Babylone, Kenneth Anger, traduction de l’anglais (États-Unis) par Gwilym Tonnerre (2013).