JEANNE TZAUT

À l’invitation de l’artothèque de Pessac, cette artiste propose une installation picturale et différentes vues possibles d’un monde en perpétuel mouvement.

Dès le premier coup d’oeil, l’oeuvre de Jeanne Tzaut frappe par la fascinante variété des vocabulaires convoqués et des formes utilisées. Elle semble vouloir saisir les expressions multiples de la composition des propositions construites et développées autour de nous. Volumes, façades, lignes, ouvertures, équilibres, figures, fonds, couleurs, matériaux, outils, motifs, répétitions, juxtapositions, superpositions, digressions, perspectives, circulations : cet inventaire interpelle, déconcerte et surprend. Il ne prétend à aucune détermination stable mais puise avec largesse dans les registres de l’architecture, du design, du graphisme, de la géométrie, de l’abstraction, du minimalisme, de l’art optique, de l’imagerie décorative et des réminiscences des cultures populaires ou savantes. Par une pratique photographique sur le terrain, Jeanne Tzaut observe, débusque et enregistre. Elle accumule les indices et les détails d’une matière urbaine et de sa fabrique. À partir de ces images, elle entreprend une libre interprétation de cette fragmentation du réel et décide d’en donner une version personnelle où toute forme renvoie à du sens et tout sens renvoie à de la forme dans une relation de solidarité réciproque.
Son écriture plastique est donc hétérogène pour une multitude de raisons : parce qu’elle repose sur un principe d’assemblage et la cohabitation de plusieurs niveaux d’intersections ; parce qu’elle s’appuie sur des stratégies de surprise et des variations de degrés de résonance ; parce qu’elle emprunte dans toutes les directions, efface les frontières et privilégie la flexibilité ; parce qu’elle perturbe les notions d’intérieur et d’extérieur, de profondeur et de surface, et engendre d’autres polarités. Cette hétérogénéité ne conduit nullement à la confusion mais au contraire à une zone d’intensification où tous les éléments sont étroitement liés les uns aux autres et constituent un ensemble.
Jeanne Tzaut occupe fort justement l’espace de l’artothèque de Pessac en y inscrivant ses oeuvres comme des fenêtres qui attendent le regard pour s’ouvrir sur la mosaïque de sollicitations urbaines. Elle nous incite à un mouvement de passage d’une proposition à l’autre, à un mouvement de liaison qui rattache et prolonge. On pense à Marcel Proust admirant un lever de soleil dans le train pour se rendre à Balbec, et à son constant déplacement pour s’adapter au changement de perspective provoqué par la sinuosité de la voie ferrée : « Je me désolais d’avoir perdu ma bande de ciel rose quand je l’aperçus de nouveau, mais rouge cette fois dans la fenêtre d’en face qu’elle abandonna à un deuxième coude de la voie ferrée ; si bien que je passais mon temps à courir d’une fenêtre à l’autre pour rapprocher, pour rentoiler les fragments intermittents et opposites de mon beau matin écarlate et versatile et en avoir une vue totale et un tableau continu. » Jeanne Tzaut participe à sa manière à cette mobilité du regard face à l’éclatement du monde et cette recherche, au coeur même de cette effervescence, d’une totalité et d’une continuité.

Didier Arnaudet

« Jeanne Tzaut – Apnée en récursivité »,
jusqu’au dimanche 20 mars,
les arts au mur artothèque, Pessac (33).
www.lesartsaumur.com