MARIE-ANGE GUILLEMINOT – Les 40 pièces emblématiques du vestiaire occidental et non-occidental liées à son projet «Touchez-voir» sont rangées dans La Malle qui se transforme au Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA en un lieu de médiation et de partage destiné aux non-voyants et aux voyants.
Propos recueillis par Didier Arnaudet

Pourquoi cet intérêt pour le textile ? D’où vient-il ? Quelle place occupe-t-il dans votre démarche artistique ?

Cela s’est fait naturellement. Le textile est ce qui est le plus proche du corps. Le vêtement est notre premier abri. En 1992, je réalise Mes robes et crée en 1994 Le Chapeau-Vie, pour un ami – Hans-Ulrich Obrist – qui me confiait qu’il se cognait la tête. L’inspiration naît en touchant, à partir de ce qui existe, une matière qui prend forme entre les mains. Par exemple, un collant devient un sac à dos que je nomme en 1995 Cauris. La transformation est simple : juste 4 nœuds… cet objet me permet de me présenter grâce à un exemple concret de sculptures d’usage, un peu comme une carte de visite. Les gestes s’affirment dans la transmission des objets qui se définissent en fonction du contexte et des besoins. Le Salon de transformation a été activé pour la première fois lors de la Biennale de Venise en 1997. Dès lors, je le conçois comme lieu de rencontre entre cultures et personnes. Chaque fois que Le Salon de transformation (tapis circulaire) est présenté, de nouveaux éléments sont créés pour l’adapter à une situation spécifique.

J’y ai déployé Les Vêtements blancs d’Hiroshima lors d’une performance au Japon en 1999. Dans le contexte de cette invitation à Bordeaux, je mets, au plus haut niveau de ma connaissance du textile, une première expérimentation que j’ai menée au Fabric Workshop Museum à Philadelphie en 1998. Il s’agit de la création de L’Oursin en non-tissé blanc. Pouvant prendre plusieurs formes réglées par un système de cordelettes, il emprunte entre autres la forme d’une cape et se marie avec les Touchables issus de la collection du Palais Galliera et réunis ici dans La Malle pour lui donner une nouvelle lecture… par le toucher.

Marie-Ange Guilleminot – Touchez-Voir, pièces originales, choix issu de la Collection du Palais Galier

Qu’est-ce qui a déclenché le projet «Touchez- voir » et cette envie de s’adresser aux non- voyants et à ceux et celles qui voient ? Comment s’est-il développé ? Comment avez-vous souhaité traiter ces liens entre toucher et voir ?

C’est avant tout l’initiative d’un mécène qui a financé tous les musées de la Ville de Paris pour un espace permanent dédié aux aveugles. Le projet «Touchez-voir» a bénéficié du soutien de la Conny-Maeva Charitable Foundation. C’est Olivier Saillard, directeur du Palais Galliera à l’époque, qui m’a confié la réalisation de cette œuvre en 2013, convaincu de l’intérêt de cette démarche originale, différente d’un dispositif pédagogique classique. J’ai passé beaucoup de temps dans les réserves du musée où j’ai avancé à tâtons avec la complicité de Lise Brisson qui m’a accompagnée tout au long de ce travail et aidée à constituer l’équipe pour réaliser cette œuvre. J’ai pris le parti de dialoguer avec des aveugles et des artisans d’art. La Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient de Denis Diderot (1749) est à l’origine de « Touchez-voir » ; œuvre conçue pour les aveugles et les malvoyants, et concomitamment pour ceux qui voient. C’est mon interprétation, en collaboration avec de nombreux artisans, d’un choix délibéré de vêtements et d’accessoires, représentatif de la mode depuis le xviiie siècle à nos jours en Europe, effectué dans la collection du musée Galliera : homme, femme et enfant. Tous les éléments de cette œuvre sont rangés à plat et ordonnés dans une malle dont le contenu est disponible sur l’adaptation web de l’application Touchez-voir(1).

« L’enjeu est d’offrir aux publics voyants ou malvoyants une expérience sensible et intelligible, portée par l’histoire de la mode comme prétexte à la découverte de notre consistance. »

Pouvez-vous présenter le projet engagé avec le Frac Nouvelle- Aquitaine MÉCA ? Quels en sont les enjeux ?

Le Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA accueille des artistes en résidence. C’est dans ce contexte, en tant qu’artiste invitée, de février à juin par Claire Jacquet, que l’idée est née de réfléchir ensemble au mode d’usage et d’activation de l’œuvre «Touchez-voir». C’est une première. La Malle a quitté le Palais Galliera musée de la Mode de la Ville de Paris début février, se révèle progressivement au public de Bordeaux. J’ai choisi l’espace intime de la « chambre claire ». L’équipe du pôle des attentions, dont Vanessa Desclaux est à la tête, s’est agrandie pour répondre au besoin spécifique de la pièce et à l’accueil du public, par petit groupes accompagnés et sur rendez-vous. Et c’est en tant que déficient visuel très inspiré que Julien Desvergnes a été recruté pour son service civique. Vanessa Desclaux est très engagée dans la mission favorisant l’accès du musée à l’attention, à l’intention d’un public différent. L’enjeu est d’offrir aux publics voyants ou malvoyants une expérience sensible et intelligible, portée par l’histoire de la mode comme prétexte à la découverte de notre consistance : ce en quoi consiste notre apparence et, au-delà de nos « modes d’apparaître », une forme de vivre-ensemble que seule l’émotion peut résoudre. C’est à ce titre que le visiteur est invité à examiner avec le soin particulier destiné d’habitude aux originaux, comme dans les réserves du musée, et avec le droit ainsi d’accéder à un « savoir » remis entre ses mains. Je réalise un film intitulé Écoutez-voir avec Armande Chollat- Namy à l’occasion de cette activation de La Malle.

(1) www.ma-g.net/touchez-voir/

«Touchez-voir»Marie-Ange Guilleminot
Tous les samedis de 14h à 15h, du 16 avril au 11 juin
Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA, Bordeaux (33)
Réservation obligatoire : reservation@frac-meca.fr
Samedi 14 mai, de 18h à 22h participation à la Nuit des musées. fracnouvelleaquitaine-meca.fr