LES CHAIS DU PORT DE LA LUNE
Laurent Bordes est œnologue et urbain. Il était dit qu’un jour l’intrépide mettrait sur pied une des plus folles histoires de la viticulture bordelaise. Et l’on se pince plus d’une fois lorsque l’on baisse la tête et pénètre dans le blockhaus qui fait office de chai à barriques ! Les maisons basses étrangement colorées de la cité Claveau rappellent une zone portuaire, ni tout à fait Portmeirion, ni tout à fait Manchester. Les Chais du Port de la Lune ont naturellement trouvé leur place ici et la chose est tout à fait logique selon Laurent qui raconte qu’à Claveau débutait jadis le médoc viticole.

Laurent Bordes, accent toulousain sous la moustache clairsemée, tient à évoquer en premier lieu un quartier. « Il faut que je vous explique mon terroir à moi ! », lance-t-il goguenard et sérieux, rappelant qu’effectivement à l’emplacement du chai actuel, sur les 24 hectares du domaine Claveau, se trouvaient naguère les premières vignes du Médoc. Nous nous trouvions à coup sûr en zone péri-urbaine également largement marquée par les exploitations maraîchères. L’occupant allemand donna un coup d’arrêt à cet état de fait, arrachant vignes et maraîchages pour établir à Claveau baraquements et hébergements pour les ouvriers chargés de la construction de la base sous-marine.

Il reste de cette époque, bizarrement enchâssés dans des lotissements tout aussi bizarres, six bunkers et une piscine. Après guerre, il y eut une réflexion sur l’habitat ouvrier, pour contrecarrer le tout HLM, d’où naquirent la cité Claveau1 et ses centaines de maisonnettes et jardins privatifs. Une conquête qui ferait presque écho aux idées originelles de Bruno Taut2. Cette belle promesse architecturale manqua péricliter après des années d’oubli et d’abandon. Aujourd’hui, la cité est en rénovation et les bunkers, qui servirent de lieu de stockage pour les jardiniers et maraîchers de la ville, hébergent des projets agri-urbains tels que des champignonnières ou un chai à barriques3.

Nous voilà arrivés aux Chais du Port de la Lune de l’œnologue qui jusqu’alors s’évertuait aventureusement à vinifier des vins de garage, chez lui aux Chartrons, pour une production de 7 000 cols en 2017 ! « Je me suis porté candidat, car dans mon esprit il n’y avait pas de doute ; les bunkers allaient pouvoir contenir des barriques. » Le vinificateur arrive en 2018 sur le site joliment champêtre du Pôle Local d’Animation et de Transition par l’Agriculture Urbaine (PLATAU) de la cité Claveau. « Nous avons rénové les lieux, installé des cuves pour arriver en 2020 à 20 000 cols. » Avec Jules, son nouvel associé, il compte passer rapidement à 45 000 bouteilles. La première idée chevillée au corps du trentenaire disert : rapprocher le vin des Bordelais et montrer qu’il est un produit éminemment populaire ! Pas de pompe et d’accueils glacés en des châteaux et domaines inatteignables autrement qu’en auto. Il s’agissait également selon Laurent de coller aux nouveaux usages en termes de déplacement. On se rendrait aux chais à pied, à vélo ou en tram.

Deuxième idée maîtresse : parler aux jeunes vignerons reprenant une exploitation familiale, débutant un fermage. Aider ces derniers à s’émanciper des caves coopératives pour valoriser à leur juste hauteur un terroir et un vin. Des profils de vignerons, souvent en devenir, dit-il, très heureux de l’opportunité d’un contrat qui leur permet de se faire un peu de trésorerie. « Je travaille avec 12 viticulteurs bio ou en conversion provenant de 10 régions différentes – Limoux, Corbières, Beaujolais, Anjou, Chinon, Bergerac, Bordeaux, Gaillac, Gers et Fronton –auxquels j’achète l’équivalent de 2 000 à 3 000 bouteilles. Je ne cache pas que j’aime mettre en avant des petites AOC méconnues ou sous-cotées mais fortes de beaux terroirs et de bons vignerons. » Tous les ans, Laurent achète le raisin à une cohorte de vignerons et vigneronnes fidèles, tissant ainsi une relation de confiance. Un partenariat fort dont il dit qu’il est honnête – le raisin doit être irréprochable – dans la mesure où l’œnologue leur achète le raisin deux à trois fois plus cher qu’une cave coopérative ou qu’un négociant. « L’idée c’est bien entendu de redistribuer les marges, il n’y a pas anguille sous roche ! »

Laurent rajoute qu’avant de vinifier, il vendange lui-même les parcelles, parcourant pour cela 7 000 km à travers le pays. La logistique semble dingue et une question revient lancinante et galopante sur la table de la guinguette du PLATAU : quid de l’empreinte carbone ? « Je transporte le raisin et pas les bouteilles ! », dit-il. L’impact n’est assurément pas le même d’autant plus que l’homme vertueux et localiste cherche, promet- il, à acheter des parcelles à Bordeaux. Les vins de la large gamme sont issus d’assemblages a priori loufoques, constitués pour sa cuvée Pause 2020 de gamay du Beaujolais et de syrah des Corbières pour un effet de surprise total ! Les partis pris de l’œnologue parfaitement averti et un brin joueur sont validés en bouche. Son vin est crémeux, presque onctueux, et possède une fraîcheur pleine d’allégresse qui soutient une fort belle matière. 
Henry Clemens

1. Acquisition (partielle) par Aquitanis en 2007 : 241 maisons individuelles, 25 logements, 58 garages et divers terrains. Constitution de plusieurs Associations syndicales libres (ASL) pour assurer la gestion des espaces communs avec les propriétaires particuliers.
2. Architecte et urbaniste allemand (1880-1938), concepteur, entre autres, de la cité Hufeisensiedlung (la cité du fer à cheval).
3. www.facebook.com/platauclaveau

Chais du Port de la Lune, 31 bis rue Barillet-Deschamps 33300 Bordeaux
06 74 68 47 24 – 06 71 91 05 60 leschaisduportdelalune.com