ANGELIN PRELJOCAJ.

L’heure est aux retrouvailles entre le Ballet de l’Opéra de Bordeaux et son public. Du 29 juin au 8 juillet, au Grand-Théâtre, la compagnie reprend Blanche-Neige, œuvre romantique et contemporaine spectaculaire, fidèle au conte des frères Grimm, et dont les costumes sont signés Jean-Paul Gaultier. Son immense chorégraphe se livre.

Propos recueillis par Sandrine Chatelier

En 2008, lorsque vous avez créé Blanche-Neige, vous aviez envie de travailler sur un ballet narratif. Pourquoi avoir choisi précisément ce conte auquel vous intégrez l’interprétation psychanalytique de Bruno Bettelheim ?

Blanche-Neige traverse des problématiques très actuelles de notre société. Aujourd’hui, grâce aux progrès de la science, on vit plus longtemps, en bonne santé. Dans la rue, on croise des femmes de 40, 50 ans en pleine possession de leur beauté, de leur personnalité, se promener, avec leur fille de 18 ans habillée pratiquement à l’identique. On est rentré dans l’air du complexe de Blanche-Neige, comme on dit le complexe d’Œdipe, avec des problématiques liées à une compétition mère/fille. Les femmes ne veulent plus être seulement mères. Elles veulent continuer à être des amoureuses, des travailleuses, etc., et conserver leur place dans la société hors du contexte familial.

Ce conte a été très peu adapté en ballet, mais ce qui vous a surtout séduit… 

… c’est que c’est un vrai thriller ! Avec des rebondissements, une dramaturgie assez complexe, de nombreux personnages, une histoire riche en symboles (la pomme, le miroir) et en actions (les chasseurs qui doivent rapporter le cœur). Il s’agissait ensuite de retranscrire tout cela en écriture chorégraphique ; faire parler les corps sans faire de pantomime. Ça, je déteste ! Mais ce qui est formidable, c’est que tout le monde connaît l’histoire de Blanche-Neige. Vous n’avez pas besoin de surligner les choses. Vous pouvez entrer dans un travail chorégraphique pur. Bien sûr avec les éléments dramaturgiques qui sont les ferments de cette écriture.

Lorsque vous remontez vos ballets, apportez-vous des modifications ?

Non ! On est des compositeurs de mouvements. Lorsqu’on fait les choses à un certain moment de sa vie et dans un certain contexte historique, politique, social, on imprime inconsciemment des choses à l’œuvre. Si on change, on se met au goût du jour. Et si on change sans arrêt la composition, on risque d’en perdre l’essence et de ne plus rien reconnaître tellement le ballet aura été ballotté entre des tendances et des modes. Je préfère ne rien modifier, quitte à garder des maladresses.

Blanche Neige-2©J. Benhamou

Le renouveau vient des danseurs…

Exactement. Je leur accorde une très grande confiance. Le monde qu’ils habitent interfère avec leur personnalité, leurs sensations ; cela ruisselle dans leur manière de danser. Les œuvres chorégraphiques se régénèrent d’elles-mêmes grâce aux interprètes. Et ça, j’y crois très fort. Je suis très rigoureux sur la chorégraphie, mais laisse l’espace à l’interprète pour déployer sa sensibilité ; je laisse les intentions. Cela donne des surprises extrêmement émouvantes. Tout à coup, l’architecture du ballet commence à suinter un autre parfum.

Comment votre choix musical s’est-il tourné vers Mahler ?

Je voulais une musique qui soit dans le même état d’esprit que celui des frères Grimm. Leurs contes s’inscrivent dans le romantisme allemand mais sont liés à une transmission orale. Leur style est donc une sorte de romantisme génétiquement modifié par l’oralité ; presque un post-romantisme comparé à la littérature de l’époque. La musique de Mahler s’est donc imposée, qui annonce déjà Webern ou Schoenberg. Les œuvres symphoniques de Mahler représentent tout un monde ! Au-delà même de concept de musique, ce sont des paysages sonores : la place de la nature est incroyable ! De même que dans Blanche-neige, où la nature protège la jeune fille dans sa fuite du monde civilisé, des conventions et des obligations, puis ce sont les nains qui travaillent dans la falaise, etc. Bien sûr j’ai fait comme toujours des rajouts musicaux pour recontextualiser le propos.

« On oublie souvent qu’une compagnie, c’est une entité. »

Depuis la saison 2018-2019 et la convention de partenariat Ballet Preljocaj/Opéra de Bordeaux, trois de vos œuvres – Blanche-Neige, La Stravaganza et Ghost – ont été reprises. Qu’en avez-vous pensé ?

C’était formidable. J’ai un grand plaisir de voir ce Ballet de Bordeaux vivre et habiter mes ballets. On oublie souvent qu’une compagnie, c’est une entité. Des choses circulent de l’ordre du cognitif et du non-dit à travers les corps. Quand un danseur intègre une compagnie, il prend sans s’en rendre compte des sortes de phéromones, un je ne sais quoi de mystérieux lié au groupe. Le Ballet de Bordeaux a son code génétique lié à son histoire et ses personnalités.

Vous alternez beaucoup entre des créations radicales et d’autres plus grand public. Que recherchez-vous dans ces extrêmes ?

La recherche fondamentale chorégraphique, comme ce que je fais actuellement avec ma nouvelle création Deleuze / Hendrix pour le festival de Montpellier avec ma compagnie, me permet de garder une véritable écriture lorsque je m’attaque à des œuvres narratives. C’est une période de gestation et de maturation d’où découlent des choses qui sont ensuite réinjectées dans des projets plus populaires mais qui restent exigeants. Car le grand danger, c’est de tomber dans une naïveté et une banalité du langage chorégraphique.

Blanche Neige-1©J. Benhamou

Dans votre répertoire riche et varié, y a-t-il des pièces que vous voudriez oublier ?

Je ne fais pas de hiérarchie. Ce n’est pas à moi de le faire. Le temps fait son tri. Si certaines choses ne marchent plus, c’est que ça n’allait pas. Mais ça ne veut pas dire que la pièce n’est pas bonne. « L’art d’une époque n’est pas le goût de cette époque », disait Marcel Duchamp. Ce n’est pas la mode. L’art d’une époque, c’est quelque chose qui jaillit de l’époque et peut très bien ne rencontrer son public que plus tard. Comme Le Sacre du printemps, un scandale à sa création alors qu’aujourd’hui, tout le monde admet que c’est un chef-d’œuvre. Mais je ne pense pas à ce que j’ai fait ; je pense à ce que je vais faire.

L’inactivité imposée par la crise sanitaire a-t-elle apporté une nouvelle énergie chez les danseurs ?

Plusieurs choses se catapultent : l’inactivité a généré un vrai désir et, en même temps, une déficience performative. Les danseurs sont moins en forme qu’avant la pandémie où une dynamique pouvait courir sur plusieurs années. Avec cet arrêt de plusieurs mois, le corps retrouve une espèce de quiétude et perd parfois une certaine appétence à évoluer dans un certain domaine de virtuosité. Il y a ce grand écart entre un désir vital de revenir et le corps, parfois un peu à la traîne, mais qui va se régénérer très vite. C’est pour cela qu’il est trop tôt pour voir les vraies conséquences de cette pandémie.

Blanche-Neige, chorégraphie et vidéographie d’Angelin Preljocaj, Ballet de l’Opéra national de Bordeaux, du mardi 29 juin au jeudi 8 juillet, 20h, sauf le 4/07/2021, à 15h, relâche le 3/07/2021, Grand-Théâtre, Bordeaux (33).

www.opera-bordeaux.com