GRIBOUILLIS – Pour sa deuxième édition, le festival bordelais, dédié à la bande dessinée et à l’illustration, atteint déjà sa vitesse de croisière avec une programmation toujours aussi riche et fourmillante. Outre une partie salon sise dans l’enceinte iconoclaste du Garage moderne, plusieurs expositions de choix sont disséminées dans la ville avec les pointures de l’illustration jeunesse – Nicole Claveloux et Nadja – auxquelles s’ajoutent Luz et Camille Benito Lavaud. Le festival offre aussi une carte blanche à un local de l’étape, l’illustrateur et graphiste de l’ombre Sylvain Havec, qui en pleine canicule, mouille le maillot, pour finaliser à temps son grand-œuvre qui sera visible à la librairie Disparate. Rencontre avec un faux dilettante et vrai laborieux.

Propos recueillis par Nicolas Trespallé

Que préparez-vous pour ce Gribouillis ?

Sylvain Havec ©Nicolas Trespallé

Si je le refais, c’est pour qu’il y ait moins le côté lisse et froid du logiciel. J’ai le sentiment que quand un dessin est juste sur ordinateur, il n’existe pas vraiment. Même pour les mises en couleur quand je dois les faire sur Photoshop, par manque de temps, c’est comme si je rendais un truc pas fini ! C’est rigolo, je travaille ici dans un atelier avec beaucoup d’auteurs de BD qui n’ont pas cette culture-là. Quand JL Marco me voyait passer des journées entières à colorier au feutre, il ne comprenait pas, ça l’énervait même ! « Tu vas en faire quoi de ces trucs ? » Je lui disais que c’était pour avoir l’original, mais il me répondait : « L’original, c’est pas la sérigraphie ? » (Rires)

Je travaille sur un triptyque en grand format. J’avance petit à petit par série de cinq cases et je fais en sorte que des éléments de chacune des illustrations se répondent puisqu’on voit des étagères avec différents objets et motifs qui se font écho. J’ai conçu ces dessins comme un cabinet de curiosités. La difficulté est de trouver un équilibre graphique, et d’agencer la composition pour que cela raconte une histoire sans être trop explicite ; celle que je m’invente, je ne veux pas que ce soit la même que pour tout le monde ! J’ai réfléchi au nombre d’étagères à dessiner pour que ce ne soit pas trop haut pour qu’il n’y ait pas trop de blanc, mais je ne voulais pas que ce soit non plus trop chargé. J’ai calculé qu’il me fallait réaliser près de 180 motifs ! Pour aller plus vite, je dresse des listes d’idées. Un drapé devient quelqu’un qui disparaît sous un bandage, là une plante va progressivement faner… Je suis un laborieux. Je pars d’un croquis, puis le prends en photo, me l’envoie par mail et le redessine en vectoriel sur Illustrator. Cela me permet de changer l’épaisseur des contours, d’avoir un dessin un peu propre et après de l’encrer. Ensuite, une fois ma composition calée et l’équilibre trouvé, je fais des sorties au traceur au format final, et je repasse à la main à la table lumineuse, je redessine donc une quatrième fois ! Je perds de la spontanéité et y passe un temps de dingo !

« Dès que mes travaux ont plus de deux mois, je ne les aime déjà plus ! »

Comment avez-vous débuté dans le graphisme et l’illustration ?

Hyper tard et par hasard ! Pour beaucoup, ça démarre dès l’enfance, moi j’avais vingt piges quand je m’y suis mis. Je me faisais chier en fac de droit et ma petite amie d’alors m’a offert un chevalet et de la peinture à l’huile, juste pour essayer. Plutôt que d’aller en amphi, je me suis inscrit à des cours académiques, où j’apprenais à dessiner des drapés au fusain. Après un BTS de communication visuelle à Lyon, j’ai tenté au culot les Gobelins. La sélection était « carton », mais j’ai réussi à être sur liste d’attente. Je me suis donné une année de plus et j’ai réussi à intégrer leur section graphisme en un an. Comme je ne voulais pas rester à Paris, je suis revenu à Bordeaux et j’ai commencé des petits boulots. J’ai bossé dans le kiosque de la place de la Victoire où j’ai rencontré Mehdi Beneitez, qui gère aujourd’hui l’atelier sérigraphie à la Fabrique Pola. À cette époque, vers 2002, il commençait tout juste là-dedans. Il m’a invité à faire des trucs pour sa maison d’édition de sérigraphie artisanale, Parasites, puis j’ai commencé à publier mes dessins à droite et à gauche surtout dans le domaine musical, des affiches de concert, des illustrations pour Lispector, Arthur Satàn, des festivals…

Comment avez-vous établi votre style ?

Des modèles et références, j’en ai eu plein ! Récemment, je me passionne pour le travail de Philippe Guston, j’ai l’impression d’y retrouver mon intérêt récent pour les symboles. Aujourd’hui, les petits dessins que je faisais il n’y a pas encore si longtemps me parlent moins. Je mettais beaucoup d’effets de trames, de détails, des petits points, j’étais dans une surenchère. Cela avait presque un côté cache-misère. Je suis dans une recherche de simplification. Ce sont des paliers. L’an dernier, je suis allé à Madrid. Je n’ai pas fait les librairies et galeries de graphisme, mais je suis allé aux musées Reina Sofía et au Prado. Tu prends une claque géante quand tu vois les peintures du Moyen-Âge, elles sont très graphiques. Ce qui me plaît le plus, ce sont souvent des choses qui ne ressemblent pas à ce que je fais.

Jamais tenté par la bande dessinée ?

J’en lis très peu et je suis trop feignant ou trop lent pour en faire ! Je serais incapable de travailler un an sur une bande dessinée. Dès que mes travaux ont plus de deux mois, je ne les aime déjà plus ! J’aurais sans arrêt envie de refaire les premières pages. Mais j’essaye toujours dans mon travail de raconter des choses.

Contrairement à beaucoup de vos confrères, vos travaux sont peu présents sur les réseaux, c’est presque anachronique cette volonté de rester sous les radars, dans l’underground…

Je préfère garder des choses sous le coude pour mes expos. Finir un dessin et le mettre directement sur le net, ça me fatigue ! Plein de gens doivent penser que je ne fous plus rien et ne m’appellent pas ! Tout ce que je crée vient de rencontres. J’ai un job à côté, ce qui ne veut pas dire que je fais de l’illustration en dilettante. Je dessine quand j’en ressens le besoin et l’envie, sans obligation. Cela m’a toujours fait flipper que ça devienne un boulot. Quand je viens ici, je dis toujours que je vais à l’atelier, jamais que je vais travailler !

Gribouillis
Du jeudi 15 au dimanche 18 septembre, Bordeaux (33)

« Sylvain Havec — Nom d’expo date précise »
Du mercredi 14 septembre au samedi 15 octobre, librairie Disparate, Bordeaux (33)