LAURENT CERCIAT – Dans le cadre du programme d’art public de Bordeaux Métropole, le plasticien imagine une installation artistique s’intéressant à la cohabitation entre les espèces.
Propos recueillis par Didier Arnaudet

Vous développez depuis plusieurs années une démarche artistique en lien avec la nature. Pouvez-vous en préciser l’origine et les différentes étapes et évolutions ?

C’est au cours de libres déambulations dans l’espace urbain que j’ai commencé à m’intéresser à ce qu’on ne remarque pas : les adventices, les « mauvaises herbes ». J’ai ensuite collaboré avec une ethnobotaniste qui m’a apporté une connaissance sur leurs vertus et une vision écologique plus générale des interdépendances dans lesquelles nous vivons. Depuis, mon travail plastique a pris plusieurs directions mais porte toujours l’intention de requestionner nos relations à cette « nature », souvent réduite à un simple décor ou une ressource à exploiter. Il peut s’agir de photographies, de sculptures ou d’installations dans le paysage jusqu’à la réalisation de jardins artistiques. J’ai aussi l’occasion de mener régulièrement des projets pédagogiques qui sont autant d’occasions de partager cette sensibilité au monde vivant entre regard scientifique et travail poétique.

Pouvez-vous présenter votre proposition à Saint-Louis-de-Montferrand ? Quelles relations au temps, au vivant et à l’environnement souhaitez-vous inscrire dans ce territoire ?

C’est un programme de Bordeaux Métropole, « L’art dans la ville ». Il s’agit d’investir pour une année une parcelle sur laquelle les maisons ont été démolies à la suite des inondations qui ont touché durement cette commune il y a quelques années. J’ai souhaité cette fois travailler sur les espèces animales susceptibles, elles aussi, de peupler ce territoire : j’ai réalisé une anamorphose dessinant un arbre et composée en réalité d’abris à insectes, hérissons, oiseaux, chauves-souris, etc., qui seront après le démontage distribués aux habitants. L’enjeu est bien sûr de se demander comment mieux partager nos habitats avec les autres espèces qui voient s’accélérer la disparition de leurs milieux naturels. J’ai invité Laure Carrier, Denis Cointe et Loïc Lachaize pour une seconde installation : une polyphonie de chants d’oiseaux, en fait des sifflements humains, comme pour établir un lien. Le tout est aussi l’occasion de laisser pousser un « jardin en mouvement », tel que l’a théorisé le paysagiste Gilles Clément que nous aurons le plaisir d’accueillir le 24 septembre. Il sera le dernier intervenant d’une programmation de rencontres pour laquelle j’ai pu inviter artistes et naturalistes. Pour ce projet, j’ai travaillé avec élus, habitants, enfants : tous sont très concernés par ce lien au vivant et aux aléas du climat.

Dans vos différentes actions et expériences, vous abordez des questions sur la façon d’habiter le monde. De quel mouvement de pensée vous sentez-vous proche ?

Les réflexions de Gilles Clément sur le Tiers paysage ou le jardin planétaire continuent de me nourrir. Actuellement, des anthropologues comme James C. Scott ou Charles Stépanoff, des philosophes comme Vinciane Despret et Baptiste Morizot retiennent bien sûr mon attention : globalement, de Latour à Descola et d’autres, les pensées d’un décentrement du regard, d’attention au vivant dont nous sommes, à repolitiser et repoétiser. Où vivre ? Comment cohabiter avec les autres espèces, s’en émerveiller ? Un défi pressant mais passionnant.

« Habitat(s) », Laurent Cerciat
Jusqu’au samedi 24 septembre
143-145 avenue de Garonne, Saint-Louis-de-Montferrand (33)
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