MUSÉE HÈBRE – À l’occasion de l’exposition « Carnets kanak – Voyage en inventaire de Roger Boulay », Claude Stefani, conservateur des musées municipaux de Rochefort, nous escorte dans l’histoire passionnante de l’Inventaire du patrimoine kanak dispersé (IPKD). 
Propos recueillis par Anna Maisonneuve

Comment est né ce projet d’inventorier les objets dispersés du patrimoine kanak ?

L’histoire remonte à 1979 quand Jean-Marie Tjibaou, alors chef du gouvernement de Nouvelle-Calédonie, demande à l’ethnologue Roger Boulay de commencer un inventaire des œuvres kanak à travers le monde. Jean-Marie Tjibaou n’était pas dans une posture de restitution. Son souci était de savoir où se trouvaient ces collections, de quels types d’objets il s’agissait et dans quel état ils étaient conservés. L’idée prend corps mais ne se réalise que beaucoup plus tard en 2011, quand le gouvernement de Nouvelle-Calédonie alloue à Emmanuel Kasarhérou, aujourd’hui président du musée du quai Branly, un budget plus conséquent pour finir les recherches. Roger Boulay avait déjà entamé ce travail de fond, mais là cela lui a permis de ratisser plus large, entre autres en France, en Italie, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Autriche ou encore en Suisse.

Simon David CARO

Quels types d’objets ont été référencés ?

En majorité, des armes comme des massues ou des casse-têtes. Pourquoi ? Parce que c’est de la collecte faite par des militaires. Et ce qui intéresse les militaires ce sont les trophées et les armes. Et puis il y a le reste, des objets du quotidien et de décoration. Là, évidemment, on documente, on photographie, on essaie de reconstituer l’histoire de l’objet. De fil en aiguille, Roger Boulay, avec l’aide d’Emmanuel Kasarhérou, a ainsi pu constituer un certain nombre de fiches.

Il s’agit de fiches descriptives ?

Effectivement, avec des descriptions très détaillées qui sont complétées par des photographies et de nombreux croquis. Autrefois, dans les vieux inventaires des objets, pas qu’ethnographiques d’ailleurs mais aussi archéologiques, le croquis était très important. Entre 2011 et 2015, Roger a réalisé plus de 3 000 croquis au crayon et à l’aquarelle qui sont rassemblés dans 10 carnets. Ces carnets qu’il a donnés au musée du quai Branly – Jacques Chirac en 2019 ont été à l’origine de l’exposition du quai Branly programmée en octobre 2020. Laquelle n’a malheureusement pas pu être vue pour des raisons de confinement, mais elle est aujourd’hui présentée à Rochefort.

«Autrefois, dans les vieux inventaires des objets, pas qu’ethnographiques d’ailleurs mais aussi archéologiques, le croquis était très important. »

Sous la même forme ?

Non. L’exposition qui a été montée à Branly et qui y sera remontée après Rochefort est un peu différente. Elle utilise essentiellement des objets de son fonds et insiste beaucoup plus sur la technique de l’inventaire. Pour Rochefort, on a décidé, avec Roger Boulay, de proposer quelque chose de différent en parlant des collections en région. De fait, l’exposition bénéficie de nombreux prêts : du musée d’Art et d’Histoire d’Angoulême, du Muséum d’Histoire naturelle de La Rochelle, du musée d’Aquitaine de Bordeaux, du musée des Arts d’Afrique et d’Asie de Vichy, du musée des Beaux-Arts de Chartres et du musée Dobrée de Nantes. On présente les 10 carnets de Roger ouverts aux pages correspondant aux enquêtes qui ont été faites dans tel ou tel musée. En regard, on a les objets qui y sont représentés.

Combien y a-t-il de pièces ?

80. Certaines d’entre elles sont très petites comme les pierres magiques.

De quoi s’agit-il ?

Il y a des objets qui sont assez explicites et qui parlent d’eux-mêmes, comme les massues qu’on évoquait précédemment ou comme les vanneries, les poteries… Puis, il y a ces pierres qui ont des formes plus ou moins bizarres et des tailles modestes, avec une vingtaine de centimètres pour les plus grandes. Certaines renvoient à de la magie propitiatoire : si on veut qu’une récolte d’igname ou de taro soit fructueuse, on va enterrer la pierre à tel endroit pour que ça pousse mieux. D’autres sont destinées à porter malheur, c’est-à-dire à tuer les gens ou à les rendre malades. Bien évidemment, ces objets ont été stigmatisés par les missionnaires, protestants ou catholiques. Les Kanak convertis leur ont remis ces objets étranges. Bien souvent, ces derniers sont passés un peu inaperçus. Roger Boulay s’est vraiment penché dessus et l’exposition leur consacre une vitrine.

« Carnets kanak – Voyage en inventaire de Roger Boulay »
Jusqu’au samedi 4 juin, musée Hèbre, Rochefort (17)
www.ville-rochefort.fr