LAURENT PERNOT – Le Château Malromé, à Saint-André-du-Bois, accueille un choix d’œuvres de cet artiste qui convoque une poétique de l’impermanence.
Propos recueillis par Didier Arnaudet

Pouvez-vous évoquer votre parcours et pourquoi il s’est très vite organisé autour des questions sur l’origine de notre présence au monde ?

Ayant grandi à la campagne, je me suis toujours senti lié à la nature et à ses éléments, à la terre et aux étoiles. Je me souviens m’être interrogé très jeune sur la provenance de la vie et sur les temporalités immenses écoulées avant nous. Puis, au lycée, je me suis passionné pour la musique et la photographie, en m’intéressant progressivement à cette dimension centrale qui les caractérise : le temps, ou l’irréversibilité de l’instant. C’est à l’université de Paris que je me suis initié à la philosophie des images et à l’histoire de l’art. C’est ensuite au Fresnoy [studio national des arts contemporains à Tourcoing, NDLR] que ma pratique a vraiment débuté. Marqué par les écrits de Roland Barthes et l’esthétique de la trace en général, les questions de notre présence au monde sont survenues quand j’ai commencé à collecter et utiliser des images d’archives, des portraits d’anonymes pour la plupart. Davantage que l’origine, c’est le caractère indissociable de la vie et de la disparition qui ont aiguillé ma sensibilité ; quand bien même on ne saurait élucider la mort, l’émergence du vivant est tout aussi énigmatique.

Laurent Pernot, Château Malromé, Kiss © Laurent Pernot ADAGP Paris Courtesy galerie Marguo Paris

Vous convoquez à la fois l’apparition et la disparition, la joie et la douleur, l’amour et la déchirure, la fragilité et la dureté. Qu’est-ce qui se manifeste dans ce mélange singulier de légèreté et de gravité ?

Au-delà d’un dualisme apparent et du fait que je suis Gémeaux, je dirais la complexité comme principe d’existence. Je m’intéresse à la nature ambivalente des choses, à la multiplication des points de vue, aux paradoxes inhérents à la vie humaine. J’aime la poésie, parce qu’un poème n’a pas de vérité ou de finalité à lui tout seul, quelques mots suffisent parfois à convoquer une image complexe. L’usage que l’on fait des fleurs est un autre bel exemple de paradoxe ou de complexité. Notre sensibilité à leur beauté est inséparable de la conscience que nous avons de leur condition éphémère. Les fleurs, la poésie ou l’art ont en commun cette capacité à éveiller en nous le sentiment de la complexité, parfois inconsciemment. La beauté et la complexité sont selon moi les facettes d’une même chose qui détermine la vie. Vie et mort sont complémentaires du point de vue de l’espèce ou de la nature, elles ne s’opposent donc pas. De même la complexité et la simplicité, cette alliance qui anime toute quête artistique, à l’instar d’un mathématicien à la recherche d’une formule pour résoudre une équation complexe.

« Les mots peuvent aussi constituer la matière même d’une œuvre. »

Vous citez Fernando Pessoa, Italo Calvino, Friedrich Hölderlin, Hannah Arendt, Apollon, les Titans… Que recherchez-vous dans ces résonances liées à l’histoire, la philosophie ou la poésie ?

Ces résonances sont parfois très ciblées, quand j’emprunte une citation pour titrer une exposition par exemple, mais les mots peuvent aussi constituer la matière même d’une œuvre, comme c’est le cas dans une installation récente consacrée à Antinoüs. Je ne suis pas du tout un spécialiste de la philosophie ou de la poésie, mais il est vrai que je nourris une partie de mon travail autour d’auteurs ou de textes que je découvre au fil du temps. Mon intérêt pour la lecture est survenu assez tard dans mon parcours mais il se trouve que c’est par la sémiologie et la philosophie que je suis devenu artiste. Je me suis rendu compte que j’étais particulièrement sensible aux rapprochements entre philosophie et poésie, aux liens entre passé et présent ainsi qu’aux grands thèmes qui obsèdent l’humanité depuis son origine. Par ailleurs, j’aime l’idée de susciter une expérience de pensée, de contribuer à la transmission d’un savoir, de témoigner de l’inscription d’une œuvre ou de tout individu dans une perspective historique.

Comment avez-vous conçu votre exposition au Château Malromé ?

J’ai d’abord visité le château en compagnie des propriétaires, Mélanie et Amélie Huynh, en m’intéressant à son histoire et à celle de Henri de Toulouse-Lautrec. J’ai découvert des dimensions de son œuvre que j’ignorais, notamment la tendresse avec laquelle il a représenté ses modèles, sa passion pour les estampes japonaises, ses œuvres lunaires et mélancoliques, son obsession pour le mouvement et la fugacité des jouissances de la vie, la fragilité des corps marqués par le temps, son esthétique de l’inachevé. Le contexte d’un lieu venant souvent orienter mon projet, j’ai choisi de concevoir cette exposition en rassemblant des œuvres existantes autour de la nature éphémère de la vie, comme l’installation vidéo Incertitudes des étoiles, le mural de photographies effacées, les sérigraphies de nuages ou encore les peintures de guirlandes de fanions. J’ai également souhaité évoquer l’amour, avec la sculpture Kiss ou le buste d’Antinoüs. J’ai enfin créé trois œuvres nouvelles : une installation au sol de confettis réalisés en métal, en écho à la fête souvent représentée chez Toulouse-Lautrec ; une série de tableaux inspirée des techniques d’estampe japonaise, dont l’un fait référence à une célèbre peinture de baiser de l’artiste ; une photographie sur la page d’un journal voué à être emporté par les visiteurs, comme un souvenir.

« L’instant d’une vie », Laurent Pernot, jusqu’au dimanche 1er janvier 2023
Château Malromé, Saint-André-du-Bois (33)
www.malrome.com