NACH

Du krump au butō, elle trace un sillon inédit dans le milieu de la danse contemporaine. Artiste compagnonne du CCN de La Rochelle, protégée de Carole Rambaud aux Espaces Pluriels de Pau, elle avance en électron très libre. Alliage de puissance et de curiosité au monde. Beloved Shadows, imprégné de culture japonaise, est son dernier solo.

Crâne rasé. Bras musclés tendus. Néons rouges de peep show convoquant fantasmes, mythes, fantômes. La dernière pièce de Nach, Beloved Shadows, s’éloigne encore un peu plus de son terrain d’origine : le krump. Mais elle dit son avancement dans la matière chorégraphique et ses métamorphoses constantes depuis qu’elle a découvert le krump à 22 ans. Anne-Marie Van de son nom civil, née à Saint-Ouen d’une famille originaire du Cap-Vert, c’est une présence coup de poing, un ovni chorégraphique, qui présente son deuxième solo dans la région. 

BELOVED SHADOWS, Conception, choregraphie, Interpretation Nach, Musique originale Koki Nakano, Creation Lumiere et scenographie Nicolas Barraud, Video et Regie generale Vincent Hoppe, Creation image Juliette Nadel, Atelier de Paris / CDCN le 13 decembre 2019. (photo by Patrick Berger / Atelier de Paris)

Le krump, de la contestation, surgie dans les années 1990 à LA après les émeutes de South Central, lui apparaît sous la forme de danseurs sur le parvis de l’Opéra de Lyon, haut lieu des danses urbaines. L’énergie dégagée lui parle immédiatement. Elle ose s’avancer vers eux. « À partir de ce moment-là, tout a changé. Je faisais du violoncelle, j’ai arrêté. Mes parents ont pensé que j’étais entrée dans une secte ! À l’époque, j’étais en master de musicologie et arts du spectacle, mais rien n’avait plus de sens que la danse. » Le reste se jouera à hauteur de bitume, avec une danse où le centre est bas, où les bras s’agitent plus que les jambes, où l’ancrage sert à démultiplier les figures de force. Il y a aussi le visage, grimaçant, burlesque, effrayant. Car dans le krump, on s’invente des avatars, souvent tirés des mangas ou des super-héros. Nach n’en a jamais eu. Comme sa présence suffisait à en imposer, sans paravent fictif. « Il y a de l’extase, de la transe, un côté un peu sale de la rue que le mouvement hip-hop des années 2000 n’a plus vraiment. Il est déjà lissé. Je m’étais dit – et c’était une erreur de jugement – que c’était moins difficile que le hip-hop. C’est faux, d’autant plus que tu dois tout écrire toi-même, il y a très peu de mouvements de base comme dans le hip-hop. » 

Alors, elle se lance dans les battles, se confronte aux pointures, à Paris comme à LA où elle fait le voyage incognito pour rencontrer les figures du mouvement. Nach se fait un nom, mais le krump reste un à-côté de son boulot de médiatrice et de programmatrice dans une salle de la banlieue parisienne.

Heddy Maalem écrit le chapitre de sa deuxième vie, en la choisissant pour Éloge d’un puissant royaume qui réunit cinq krumpeurs au plateau. Le chorégraphe contemporain garde l’énergie et le vocabulaire, mais gomme certains stéréotypes. Nach s’en trouve tourneboulée. « Je découvre avec lui le contact entre les corps ; qui existe peu en krump ou alors dans l’adversité. Pouvoir s’agripper à l’autre, trouver des lignes, être dans la douceur, relever un menton, faire attention au port de cou plutôt que de se tenir les épaules voûtées. Un nouveau vocabulaire s’ouvre à moi. Mais Heddy va plus loin que ça. Il me nourrit de lectures, et me dit aussi : “Tu es une danseuse, tu es une femme.” » 

BELOVED SHADOWS, Conception, choregraphie, Interpretation Nach, Musique originale Koki Nakano, Creation Lumiere et scenographie Nicolas Barraud, Video et Regie generale Vincent Hoppe, Creation image Juliette Nadel, Atelier de Paris / CDCN le 13 decembre 2019. (photo by Patrick Berger / Atelier de Paris)

Nach émerge en tant qu’interprète, travaille pour Bintou Dembélé, krumpeur connu aujourd’hui pour avoir chorégraphié le viral Les Indes galantes de Clément Cogitore, ou avec Marcel Bozonnet. Cellule, son solo autobiographique en 2017, poursuit, après un solo chorégraphié par Heddy Maalem, la quête identitaire dans un huis clos qui semble pousser les portes d’un carcan. La vie s’ouvre très grand, les lieux de la danse contemporaine aussi. Le CDC Les Hivernales d’Avignon la prend comme artiste associée, Carole Rambaud d’Espaces Pluriels à Pau programme tous ses projets, et Kader Attou, à la tête du CCN de La Rochelle, lui propose un compagnonnage de trois ans, qui se poursuit jusqu’en 2021.

« Je la connaissais en tant qu’interprète, elle était venue en résidence au CCN avec Bintou Dembélé. Elle m’a sauté aux yeux. Elle a tout : l’intensité et la technicité, l’intelligence du corps. C’est une femme curieuse qui s’interroge et doute constamment. Elle n’a pas peur d’aller dans des chemins non tracés. Même si elle ne perd pas d’où elle vient – le krump –, elle le déstructure complètement pour en faire sa signature. Elle a la grâce en elle, pour moi c’est une des grandes chorégraphes de demain. J’ai souvenir d’être allée la voir pendant qu’elle était à la villa Kujoyama, au Japon. Elle a fait une petite sortie de résidence, c’était un solo de 10 minutes d’une présence incroyable. Il y avait tout : elle, mais aussi la culture japonaise qu’elle se réappropriait totalement. Ça a été un choc. »

Le Japon, parlons-en. Elle postule en 2018, un peu en outsider, à la villa Kujoyama, pendant asiatique de la villa Médicis, généralement réservé aux artistes confirmés. Dossier accepté. Elle se retrouve plongée six mois dans la culture japonaise et surtout le butō, cette danse maudite portée dans les années 1950 par Tatsumi Hijikata et Kazuo Ohno. Elle côtoie trois maîtres, dont Akaji Maro, se plonge dans les archives d’Hijikata, étudie le théâtre nô et kabuki, explore la vie des geishas. Charge sa tête et son corps d’énergie et de flux nouveaux. Beloved Shadows est le fruit de ce choc culturel et esthétique. Elle trouve dans ce corps pétri d’images, de masques et de sensations, de nouveaux chemins corporels. La lenteur vient surprendre cette danseuse de l’énergie, du brut et du monstrueux. La contemplation aussi. Sa danse s’hybride encore, allant chercher charge érotique, puissance fantomatique, essence du difforme. « Le krump est proche du butō, ou du flamenco des Gitans : on y raconte des blessures d’amour. Même si la gestuelle du krump, explosive, hyper-puissante, est à l’opposé du butō, tout en tension lente, c’est une danse révolutionnaire. Dans les deux il est question de centre, du nombril, de l’immobilité active, il y a la même densité dans quelque chose qui est murmuré. » 

Sa dernière pièce, montrée à Pau pendant Résonance(s) et à la Manufacture, porte donc toutes ces strates corporelles successives et offre un écrin à des présences invisibles, souvenirs d’hommes aimés, fantômes reliant le monde des morts et des vivants. Elle surprend, encore. Multiplie les surfaces sur lesquelles développer son geste. Femme désirante, femme objet, mais femme puissante.

Stéphanie Pichon

Nulle part est un endroit,
Nach Van Van Dance Company,

mardi 10 mars, 19h,
chapelle Saint-Vincent, La Rochelle (17).
www.lamanufacture-cdcn.org

Beloved Shadows,
Nach Van Van Dance Company,

jeudi 19 mars, 20h30,
Théâtre Saragosse, Pau (64).
Dans le cadre de Résonance(s),
du vendredi 13 mars au vendredi 6 avril.
www.espacespluriels.fr

mardi 24 mars, 19h30,
La Manufacture CDCN, Bordeaux (33).
www.lamanufacture-cdcn.org