FLORENCE DUPRÉ LA TOUR.

Pour sa première édition, le festival de la BD et du livre jeunesse Gribouillis organise une grande exposition autour de l’œuvre de la dessinatrice. Révélée au grand public avec son autobiographie au vitriol Pucelle, l’autrice, derrière son humour burlesque et sa propre expérience, décrit pour mieux les dénoncer les mécanismes de pouvoir et de domination qui tendent à opprimer implacablement le corps et l’esprit des femmes.

Propos recueillis par Phoebe Zeit-Geist

© Cécile Gabriel / Dargaud

« Je n’ai jamais eu de programme d’écriture. Je travaille toujours à l’intuition. »

L’exposition qui vous est consacrée s’intitule « Drôle de mauvaise fille ! », un titre qui vous correspond bien ? 

(rires) Ce n’est pas à moi de le dire. Mais je pense plutôt que oui.

Cette exposition dresse un panorama assez large de votre œuvre entamée en 2006. Faire de la bande dessinée a-t-il toujours été un objectif pour vous ?

Je ne savais pas ce que je voulais faire, mais je savais que je voulais faire quelque chose. J’ai commencé à travailler dans l’animation comme illustratrice, créatrice de décor et de personnages. L’inertie, la lenteur de l’animation et les multiples intervenants sur chaque projet font que ce secteur ne me convenait pas du tout. Je voulais avoir la main sur mon œuvre, et si j’aime énormément l’animation, cela reste une discipline artistique que je ne choisirais pas en premier lieu pour écrire et raconter.

Dès vos débuts, vous semblez ne pas vouloir vous enfermer dans un genre, on retrouve de l’autobiographie avec le diptyque Forever ma sœur/Forever Summer, du récit imaginaire avec Capucin, mais aussi de la jeunesse avec Borgnol

Je n’ai jamais eu de programme d’écriture. Je travaille toujours à l’intuition. Quand j’ai un projet, j’essaye, je tâtonne pour explorer de manière variée le médium de la bande dessinée. Je savais que j’allais raconter ma vie. Pourtant, j’ai commencé par des récits de fiction. Je sentais qu’il me fallait apprendre à écrire et on ne peut raconter qu’une seule fois sa vie. Pour moi, les fictions sont elles-mêmes autobiographiques et inversement. Capucin est un conte aussi psychédélique que psychanalytique. Il est écrit de manière quasi automatique avec des références à l’heroic fantasy, (je jouais beaucoup aux jeux de rôle à ce moment-là). Sa dimension autobiographique me paraît flagrante.

Justement dans Cigish ou le Maître du Je[1], vous racontez comment vous décidez de devenir réellement un personnage de jeu de rôle. Vous semblez arrêter d’être une jeune fille sage pour assumer votre côté obscur, vous intégrez aussi le thème de la manipulation…

L’histoire correspond à l’arrivée des réseaux sociaux, des blogs. Je cherchais à m’emparer de ces nouveaux supports qui questionnaient la manière de raconter les histoires, mais sans trop savoir comment m’y prendre. Les blogs BD utilisaient trop simplement ces outils, moi je voulais une narration qui se nourrirait de commentaires, de liens, de sites, de vidéos, de photos… Je suis partie de ce postulat rigolo d’incarner ce Maître du Mal à travers des anecdotes de ma vie quotidienne. Petit à petit, les internautes ont réagi (je m’appliquais à provoquer) : ils sont venus sonner chez moi, me suivaient et, petit à petit, ils se sont rendu compte que c’était moins une bande dessinée qu’un jeu. En tant que joueurs, ils devenaient les scénaristes de ma vie. C’est un récit à plusieurs dimensions, performatif, qui se nourrit de ce qu’il provoque. Cigish, qui mêle fiction et réalité, arrive à un moment où je passe de la fiction à l’autobiographie, c’est une charnière.

Votre dessin se fait moins doux aussi, presque agressif…

À part Boulet, l’esthétique des blogs BD ressemblait presque à du dessin publicitaire, lisse, souvent édulcoré. Je voulais me rapprocher de la gravure, casser cette image pour accentuer cet effet de bizarrerie.

Vous entamez ensuite votre trilogie autobiographique formée par Cruelle puis Pucelle. Vous revenez sur votre enfance bourgeoise catholique privilégiée, une famille en apparence idéale, mais où votre éducation, le modèle familial comme la religion vous font comprendre qu’être une fille, c’est moins bien qu’être un garçon… Vous montrez comment votre milieu exacerbe ce complexe d’infériorité.

Dès Cruelle, je questionnais, à travers les animaux, le rapport à la hiérarchie dans le vivant et dans la famille. La question de la domination est constante dans Pucelle, de même que cette culpabilité par rapport à la sexualité, au corps. Cette jeune fille évolue dans un silence presque total à ce sujet. De là, elle va s’imaginer beaucoup de choses. L’imagination, c’est génial, cela remplit tous les vides, mais l’enfant va combler ce manque de la pire des façons qui soient, avec ses terreurs, sa maladresse, ses idées farfelues. En grandissant, les choses deviennent plus sérieuses, cette fille se retrouve à avoir ses règles, sans protections périodiques, elle doit taire sa souffrance, sous prétexte que cela n’aurait pas d’importance. Tout cela fait qu’elle n’a aucune envie d’être une fille.

Votre mère est victime mais aussi complice de cet état de fait…

C’est classique, ce n’est pas propre à ma mère. Plus on a souffert, plus on est enclin à reproduire. On a le modèle de cette femme croyante qui va prêcher une vision de la femme qui va à l’encontre de sa propre liberté. Le livre d’Andrea Dworkin Les Femmes de droite décrit ce phénomène.

Comment expliquez-vous son attitude ?

Elle n’est pas dans une relation d’amour. Elle ne « travaille » pas – elle effectue le travail domestique, gratuit et non reconnu –, elle n’a pas d’autonomie financière, c’est très inconfortable. C’est un personnage qui est en cheminement. Le processus est long. Quand on a été matraqué depuis l’enfance par des dogmes religieux et des images rigides de la famille, remettre en question toute sa vie peut s’avérer trop dangereux. C’est un personnage ambivalent, alors que le père ne l’est pas, lui est monolithique, il est érectile.

La naïveté dans laquelle vous baignez va exploser à l’adolescence. C’est en observant les animaux ou en découvrant notamment Gotlib, que vous prenez conscience de l’ignorance dans laquelle vous avez grandi…

Quand cette petite fille voit un sexe de cheval, elle pense qu’il s’agit du même rapport de dimension qu’elle va retrouver chez un garçon. C’est très angoissant. Chez Gotlib, il y a le prisme du dessin qui pose des barrières. On sait que ce n’est pas grave, que c’est une retranscription. On n’est pas dans la réalité. Ce qui scandalise la jeune fille, c’est ce traitement obscène – que je n’avais jamais vu nulle part – de convoquer Blanche-Neige et les sept nains et de les faire forniquer de façon joyeuse et mécanique. Tout cela lui semble laid, grotesque, et fascinant. Mais la terreur vient des représentations filmées et du visionnage d’un film porno. Elle voit les dimensions spectaculaires des messieurs, en déduit donc que tous les garçons seront comme ça. Elle observe aussi pour la première fois un sexe féminin. Elle n’a jamais vu à quoi ressemble son propre corps et en formule du dégoût.

Ce trauma va en écho avec le choc d’une vidéo sur l’avortement projetée en classe…

C’est une projection qui nous a été imposée dans le lycée privé dans lequel j’étais, une vidéo de propagande qui vient des États-Unis, extrêmement violente et ravageuse pour des adolescents particulièrement malléables à cet âge-là. Il est fort à parier que des camarades ne sont pas allés avorter à cause d’elle. C’est extrêmement grave. L’Église (c’est sa responsabilité) devrait être punie très sévèrement pour ces dérives sectaires. Cette vidéo mensongère (elle montre des scènes infâmes d’enfant mort-né) c’est l’acmé de l’obscénité dans la vie de cette jeune fille.

Vous utilisez beaucoup des images métaphoriques pour évoquer les tourments qui vous assaillent devant « la chose ». Vous détournez l’imagerie religieuse pontifiante, vous tentez d’expliquer par l’humour le décervelage que vous avez subi…

Je raconte une histoire grave. Je ne voulais pas avoir un récit lourd chargé de pathos, déprimant. Il fallait un écrin pour ces souvenirs et, pour cela, je devais allier l’humour et le drame. Le tragi-comique est la forme que je trouve la plus touchante, celle que l’on trouve chez Chaplin. Je m’amuse de moi-même. Ce personnage, souvent ridicule, me permet d’emporter dans un récit dur des lecteurs qui auraient pu être réticents à une uniformité de ton. La voix off reste littéraire, jamais drôle, mais elle est contrebalancée par un dessin stupide, qui va vers des expressions exagérées pour traduire les émotions très fortes que traverse ce personnage. Cette petite fille ne passait pas son temps à grimacer au quotidien. En réalité, elle essayait de ne rien laisser transparaître de ses émotions, alors qu’elle était ravagée par des tempêtes intérieures.

Il y a aussi une dimension de conte dans ces livres avec le domaine de Nagot, cette grande propriété arborée, avec des animaux, dans laquelle vous passez une partie de votre jeunesse…

Si on ressent la dimension merveilleuse des contes dans ces albums, c’est du côté de la narration qu’il faut regarder. En effet, à bien y regarder, les anecdotes racontées sont banales. Mais je prends soin de retranscrire la magie de l’enfance, ses émotions fortes et ses émerveillements. Peut-être que le cadre de la nature renforce cette impression.

Vous montrez aussi comment la découverte de la masturbation a été comme un moyen de vous réapproprier votre corps…

J’ai pris surtout conscience qu’il y avait un truc qui m’appartenait et qui était cool. Dans toute cette angoisse autour de la sexualité, la masturbation se résumait à l’expression « ça rend sourd ». C’était vu comme grotesque, déviant. Je l’ai pratiquée avec frénésie. Il existe beaucoup de littérature à ce sujet avec de jeunes garçons frustrés, ça va de Portnoy et son complexe à Les Beaux Gosses… En revanche, on ne peut pas imaginer qu’une fille soit frustrée car dans l’imaginaire collectif, il suffit qu’elle claque des doigts pour avoir un copain. Cela fait partie des mythes autour de la féminité que j’ai voulu casser. Elle veut sortir avec plein de beaux mecs, mais c’est impossible, elle est trop mal à l’aise, elle n’attire pas les regards, sa sœur prend le devant de la scène…

Cela entraîne d’ailleurs une petite scission avec votre sœur jumelle, jusque-là votre double…

Dans Cruelle et Pucelle, la relation avec ma sœur jumelle reste en retrait. Vous parlez de petite scission car je n’ai pas encore développé le sujet, mais ce n’est pas une petite scission…

Dans Carnage, vous poussez ces réflexions sur le corps de la femme soumise d’une manière plus dure et frontale en vous inspirant de l’imagerie porno. En quoi la représentation du porno synthétise jusqu’à l’absurde la violence des rapports homme-femme ?

Il y a quatre petites histoires qui sont des sortes de cauchemars. Des scènes sont réalistes, d’autres symboliques, abstraites ou caricaturales. Cette petite fille qui observe est une façon de me décrire en train de regarder du porno, et d’observer ensuite ma propre vie. Cette violence constante envers le corps des femmes et l’instrumentalisation des hommes – de couleur en particulier –, cela m’a beaucoup angoissée. Je suis allée plus loin en questionnant le rapport au mâle, à une masculinité qui cherche à détruire le corps des femmes : la petite fille cherche un responsable et en trouve un, tout près d’elle. Je passais parfois deux à trois heures par jour à regarder ces tortures de femmes, (hypnotisée, ne ressentant plus rien), présentées comme plaisantes et normales. Je dis cela sans aucune bigoterie, j’y allais au départ pour chercher une forme d’excitation. Cet album est le résultat de cette sidération. Finalement le porno en 3D tout comme le dessin, la bande dessinée me paraissent beaucoup plus moraux, ils ne font de mal à personne.

Vous n’êtes pas tentée de rejoindre la collection « BDCul » des Requins Marteaux ?

J’en serai ravie, si l’opportunité se présente. C’est une collection hilarante ou curieuse qui fait un pas de côté, en allant chercher des auteurs qui sortent des représentations habituelles. C’est un vrai renouvellement esthétique du genre.


  1. L’album paru chez Ankama est épuisé mais en accès libre sur le site Grandpapier. Cigish | GRANDPAPIER

« Florence Dupré la Tour, drôle de mauvaise fille ! », du mercredi 8 septembre au dimanche 10 octobre, bibliothèque Mériadeck, Bordeaux (33).
Vernissage mardi 7 septembre à 18h30.
Conférence & visite commentée de l’exposition jeudi 16 septembre, à 18h, avec l’autrice.
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@festival.gribouillis