SÉBASTIEN LIFSHITZ – En partenariat avec les Escales Documentaires, le cinéaste dévoile à La Rochelle un chapitre de sa collection de photographies amateur.

Il y a les collectionneurs de timbres- poste, les passionnés d’affiches anciennes baptisés les figarophilistes, les amateurs de boîtes d’allumettes (les philuménistes), de cartes postales (les cartophilistes), les friands d’assiettes en faïence, les férus de menus, d’autographes, de briquets, de cartes téléphoniques et tant d’autres, épris d’objets si variés que le déroulé exhaustif engagerait à lui seul un inventaire éléphantesque. Plus sobrement, Sébastien Lifshitz est, lui, un iconophile, un amoureux des images : celles produites par le cinéma, les beaux-arts et la photographie.

Tout jeune déjà, le marché aux puces lui offre d’heureuses escapades hebdomadaires. Parmi la foule d’articles d’occasion qui colonisent les stands en plein air, son regard est irrésistiblement attiré par les clichés d’anonymes que plus personne ne semble convoiter. Ce type d’images porte un nom : photographie vernaculaire. Derrière cette dénomination se bouscule un corpus situé hors de ce qui a été jugé digne d’intérêt par les instances de légitimation culturelle. Autre trait distinctif, ce registre se distingue par son caractère utilitaire. Lequel, loin de restreindre, déroule une diversité abyssale : photographies scientifiques, militaires ou médicales, clichés ethnographiques, vues aériennes, etc. Le plus souvent fonctionnels et prosaïques, ces tirages embrassent aussi le champ domestique. Comme l’établit Clément Chéroux dans son essai consacré à l’histoire de la photographie1, « la famille est l’une de ses principales zones d’intervention ou de circulation. Les portraits de premiers communiants, les photographies de mariage, les images réalisées dans les villages par les photographes ambulants ou forains et, qui plus est, toute la production des amateurs constituent l’autre grand réservoir de vernaculaire ».

D’abord cantonnée à quelques acquisitions hebdomadaires, l’attraction de Sébastien Lifshitz pour ce corpus
domestique va prendre de l’ampleur et se métamorphoser en véritable obsession au fil des ans. Chinées dans les brocantes et les marchés aux puces, les vide-greniers, les galeries et même sur le web, ces documents envahissent sa vie, son appartement comme son esprit. De son propre aveu, il lui faudra de nombreuses années pour revenir dans cette matière et débuter l’exercice qui chapeaute toute collection : regarder, trier, classer. «Toutes ces images, écrit le réalisateur du documentaire Adolescentes, à l’occasion de sa rétrospective présentée en 2020 au Centre Pompidou, je les ai rassemblées sous la forme d’un récit photographique, sorte de petite anthologie personnelle de l’image vernaculaire. (…) En tant que cinéaste, la cinéphilie n’a pas été mon seul terrain d’apprentissage. Mon regard s’est beaucoup construit à travers cette photographie populaire (photos de famille, médicales, publicitaires).

J’y ai trouvé une manière si libre, inventive, de représenter et de mettre en récit des individus, des objets, des lieux. Débarrassée des modèles de représentation, la photographie vernaculaire a inventé son propre langage, ludique et immédiat. » À La Rochelle, un chapitre de cette collection se dévoile. Il réunit une centaine de clichés d’existences anonymes de la fin du xixe siècle aux années 1980. Lesquels lui ont inspiré Les Invisibles, son documentaire sur des femmes et des hommes, nés durant l’entre-deux-guerres, et qui ont choisi de vivre au grand jour leurs amours homosexuelles.
Anna Maisonneuve

  1. Vernaculaires – Essais d’histoire de la photographie, Clément Chéroux, éditions Le Point du Jour, 2013.

« Les invisibles », du vendredi 12 au mardi 30 novembre, à la Maison des écritures, Villa Fort Louis, parc Franck-Delmas, La Rochelle (17).
Vernissage jeudi 11 novembre à 18h. www.carre-amelot.net