« DUNE »

À Poitiers, le Confort Moderne accueille la première exposition personnelle institutionnelle d’Azzedine Saleck. Ni Fremen, ni Atréides à l’horizon, plutôt un mirage.

« Above the sand, across the land, my head, my head in both her hands… » Cet extrait d’un poème, gravé dans le laiton et parcourant — telle une ligne d’horizon – les 1 000 m2 de surface du white cube, donne une première indication. Scansion, répétition, mise en abyme. Nous ne sommes pas loin de la mystique soufie. Apparaissent aussitôt, par association d’idées, des Mevlevis saisis par la transe. Puis, le regard se porte naturellement vers elle, la dune.
20 tonnes de sable, acheminés par la route (400 sacs de 50 kilos), puis par voie maritime, venues de ce pays deux fois grand comme la France [qui le colonisa entre 1903 et 1960, NDLR] coincé entre Maroc, Algérie, Mali et Sénégal. Un sable si fin et si pur que l’on ne peut l’utiliser dans la fabrication du verre ou pour le gros œuvre. « J’ignore comment elle finira. C’est le sable du désert, il voyage. Il est libre. Peut-être serait-il venu ici d’un moyen ou d’un autre ? Là, je lui ai joué un tour pendable », confie Azzedine Saleck, à moitié amusé, à moitié émerveillé.
Le plasticien trentenaire, né d’un père mauritanien et d’une mère nord-américaine, bien qu’ayant grandi entre France et Californie, a conservé un attachement viscéral aux paysages désertiques de son enfance. À 22 ans, alors étudiant en Belgique, il revient au pays et tombe instantanément amoureux d’une dune, sur un plateau rocailleux, bordée par deux arbres. Quelle ne sera sa surprise lorsque son père lui apprendra qu’il a acheté ce terrain et lui offre en cadeau. « Mais tu ne peux pas acheter une dune, ça se déplace avec le vent ! »
Malgré l’aspect immatériel et la nature facétieuse de la chose, Saleck en a déjà réalisé beaucoup et dans différents matériaux, mais jamais d’une telle dimension. « Il faut que j’arrête avec cette obsession. J’ai emporté le sable de cette dune pour en finir. »

Dune, Azzedine Saleck 2©PierreAntoine

Pour Yann Chevalier, commissaire de l’exposition, qui a déjà collaboré avec Saleck, notamment au Komplot, à Bruxelles, ce dernier « sculpte le sable, se demandant comment ça se tient, comment ça tombe ». L’intéressé ne dément, avouant même que le tonnage est le résultat de savants calculs auxquels un spécialiste de l’université de Californie à Berkeley a pris part. « 13 m par 1,30 m à l’origine ; 15 m par 1,60 m à l’arrivée. »
Concrètement, le projet s’est pris la crise sanitaire de plein fouet forçant l’artiste à assister les yeux rivés devant son écran au conditionnement

des sacs, puis à la longue route du container, suivi à la trace par une application avec force frayeurs, « j’ai flippé quand il a filé vers la Méditerranée alors que je l’attendais au port du Havre ». Sans compter la circonspection des douanes, les multiples courriers adressés au ministère du Pétrole, des Mines et de l’Énergie comme à celui de la Culture.
À côté de cette forme mouvante, qui se modèle seule, les dizaines de tapis jonchant le sol rappellent l’évidence de l’hospitalité séculaire le long des routes de chameliers. « Ils proviennent d’une usine du Kazakhstan qui allait fermer. On s’y assoit, on discute, on change d’échelle. Ils entourent la dune comme mon poème. On tourne autour d’elle. On crée le mouvement au sein d’un dispositif immersif pour lequel j’ai même conçu une sorte de soleil artificiel. »
Force est de reconnaître que, peu à peu, la déambulation brouille échelles et perspectives. Pourtant, les gestes déployés ici sont simples. « Dans le désert, on se déplace pour des raisons de survie, mais sans véritable but, ni finalité. J’ai fait exprès de “marcher” sur l’architecture du lieu en souvenir des villes ensablées de mon enfance. Je voulais ce souvenir et surtout ne pas tricher. À aucun moment. Je désirais également recréer de la géographie et donc un horizon ; seul le désert offre une ligne d’horizon pure capable de provoquer un sentiment de vertige. Voici ma tentative d’aboutissement d’une obsession, sans aucune contrainte. Une espèce de geste final. Je souhaiterais passer à autre chose. »
Jouxtant « Dune », une installation poursuit la réflexion, mêlant images de Bédouins hilares chargeant le sable sur un impressionnant camion Man et une vidéo dans laquelle Mohamedou Ould Slahi, « la plus grande star mauritanienne », narre par le menu ses 14 ans de détention à Guantanamo… Combien de dunes peuvent se former en 14 ans ?

Marc A. Bertin

« Dune », Azzedine Saleck,
jusqu’au dimanche 8 mai,
Le Confort Moderne, Poitiers (86).
confort-moderne.fr