Tandis que se poursuit l’exposition sur Les Vieux Fourneaux et ses papys rebelles, une autre s’apprête à célébrer en grande pompe les 40 ans des éditions Delcourt, outsider devenu un mastodonte de la BD francophone. Une double occasion de filer à Angoulême à la Cité internationale de la BD et de l’image.

Avec 3 millions d’exemplaires vendus, 8 tomes parus à ce jour, deux adaptations en film, Les Vieux Fourneaux vivent depuis 2014 leur éternel Grand Soir. Signée du duo Lupano-Cauuet, la série combine un esprit anar et joyeusement franchouillard, s’inscrivant dans la tradition débonnaire des Pieds nickelés, pimentée d’une gouaille à la Audiard-Brassens.

Les Vieux Fourneaux et Le Loup en slip à voir à la Cité de la BD

Composé d’Antoine le syndicaliste, Mimile l’homme d’affaires repenti et Pierrot le révolté permanent, le trio de vieilles canailles perdu dans un petit village du Tarn-et-Garonne vit des aventures rocambolesques et n’a guère que son enthousiasme et une pincée d’huile de coude un peu arthritique pour contester le rouleau-compresseur de notre modernité. Désertification rurale, migrants, conflit des générations et lutte des classes furètent dans cette sympathique série qui a donné lieu à un spin-off pour la jeunesse Le Loup en slip (Mayana Itoïz) du nom d’un théâtre ambulant animé par la petite-fille d’Antoine.

Rythmée d’affiches aux murs, la scénographie, particulièrement inspirée, invite à découvrir cet univers folklorique, les planches égrenant le parcours qui mène de l’emblématique bistrot du village, « La chope », à l’appartement de Pierrot en passant par l’incontournable camionnette du Loup en slip. De quoi donner l’envie une fois sorti de relire Proudhon.

Delcourt fête ses 40 ans

Avec son mélange de flair et de roublardise, accolé à un sens rigoureux de gestionnaire, Guy Delcourt a tout d’un Largo Winch de l’édition BD. Se détournant de la finance pour s’essayer au journalisme, ce bédéphile passionné d’imaginaire subit la fin du mythique Pilote avant de lancer à 28 ans sa propre maison. Outsider, il tente des coups, décroche un succès avec les chansons de Renaud en BD, mais c’est en construisant son catalogue autour de la SF, de la fantasy, de l’aventure qu’il se singularise peu à peu.

Contrairement à son rival Soleil (que Delcourt finira par absorber), l’éditeur s’ouvre très vite à des graphismes différents en capitalisant sur l’essor de la nouvelle BD issue du giron alternatif et les pointures anglo-saxonnes. Sfar et Trondheim y élaborent leur série pieuvre Donjon tandis que Dave McKean, Alan Moore, Charles Burns ou Chris Ware rejoignent le catalogue. Ce faisant, l’éditeur se construit une image de marque qui mêle grosse cavalerie, paris éditoriaux (Walking Dead), séries au long cours et signatures prestige, le tout réparti dans une myriade de collections et de labels dédiés.

Se frottant (sans trop y croire) au manga à la française, il bénéficie de l’immense carton des Légendaires et conforte sa place dans le secteur en rachetant le pionnier Tonkam. Attentif aux mues du marché, l’éditeur s’est investi récemment dans le webtoon avec Kbooks ou la plateforme Verytoon et guette toujours les bonnes affaires du mercato en chipant Dan Clowes au nez et à la barbe de Cornélius, l’année de son prix du meilleur album.

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Devant l’ampleur d’une production foisonnante (10 000 titres environ !), difficile de synthétiser l’odyssée du 3e groupe éditorial du marché, longtemps indépendant avant de passer sous le giron d’Editis l’an dernier. Visant une expo « à taille humaine », les concepteurs ont choisi de montrer une seule planche par artiste, dessinant une sélection parmi les planches les plus représentatives de l’histoire de la maison grâce aux collections du musée et à des prêts privés.

L’idée est, pour reprendre le credo de l’éditeur, de « découvrir, accompagner, partager » grâce à une scénographie ad hoc conçue par l’auteur maison Marc-Antoine Mathieu. Découpée en huit parties, elle met en lumière les créateurs d’univers, le goût de l’hybridation, l’expérimentation, la sphère étrangère ou la BD du réel. La jeunesse n’est évidemment pas oubliée avec une planche de Patricia Lyfoung brutalement disparue l’an dernier. Juste récompense pour l’artiste de La Rose écarlate qui a contribué à asseoir la résistible ascension de l’éditeur.

Eugène Fullstack

Informations pratiques

« En slip et contre tout. Les Vieux Fourneaux et Le Loup en slip enfin réunis ! », jusqu’au dimanche 3 mai.

« L’aventure éditoriale − Delcourt, 40 ans au rythme du 9e art », jusqu’au dimanche 15 novembre.

Cité internationale de la bande dessinée et de l’image, Angoulême (16).