À Bordeaux, la Galerie des Beaux-Arts consacre la première rétrospective d’ampleur Jean Dupas, un enfant du pays, devenu figure mythique de l’Art déco avant de sombrer dans l’oubli.
Tel un personnage échappé d’une nouvelle de Francis Scott Key Fitzgerald, il aura traversé la première moitié du XXe siècle avec l’aisance d’un jet setter, multipliant les amitiés sans faute — Lili Boulanger, Colette —, voguant d’un médium à l’autre, participant aux révolutions esthétiques de sa génération, inventant la modernité pour mieux s’évanouir après la Seconde Guerre mondiale…
Artiste total
Jean Théodore Dupas (1882-1964), éminent artiste total d’une école bordelaise riche en talents oubliés, est aussi l’objet d’une obsession de longue date. Celle de Sophie Barthélémy, directrice du musée des Beaux-Arts de Bordeaux. « Il n’a jamais fait l’objet de la moindre monographie, ni de rétrospective, hormis en 1987, au musée des Arts décoratifs et du Design, qui lui consacra une exposition uniquement dévolue à ses affiches. »
« Jean Dupas & Co. Le grand Art déco » aura donc nécessité 3 ans de recherche pour réunir 110 pièces — dont une dizaine provenant du fonds du MusBA grâce au legs Robert Coustet —, de la sculpture au dessin en passant par la céramique et la peinture. Ainsi que de nombreux prêts de collections privées françaises tant il est singulièrement absent des collections publiques.
Étonnant quand on songe à ce destin. École des beaux-arts et des arts décoratifs de Bordeaux, École nationale supérieure des beaux-arts de Paris, prix de Rome 1910, pensionnaire de la Villa Médicis, rien n’arrête son ascension ; même sa mobilisation entre 1914 et 1919.
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Etonnante mue
Tenant d’une peinture figurative sous influence de son mentor Paul Quinsac, il opère durant ses années romaines une étonnante mue, revenant aux principes de l’antiquité archaïque (notamment les principes de géométrie) et aux Primitifs de la Renaissance. Il cède à l’onirisme, fait fi du récit, ose des compositions harmonieuses, se définit « compositeur », se grise du vertige moderniste au contact des autres pensionnaires.
Revenu en France, le voilà chef de file d’une espèce de classicisme réenchanté. Il développe une palette débordant de motifs, une grammaire ornementale, un bestiaire propre où s’épanouissent antilopes, colibris et pigeons blancs. Entre Ingres, maniérisme et cubisme, il fait de l’art pour l’art, hyper stylisé, à l’instar de ses figures féminines sans âge aux cous en « tuyau de poêle ».
1925, exposition internationale des Arts décoratifs et industriels à Paris. L’heure du triomphe. Il propose une affiche qui reste lettre morte, mais participe à 4 pavillons : la Tour des Vins de Bordeaux et du Sud-Ouest, la Manufacture de Sèvres, l’Hôtel du Collectionneur, l’Ambassade française. Fini la peinture de chevalet, place au muralisme, aux fresques, aux tentures, aux arts graphiques, aux décors.
Le tourbillon des années folles
Dans le tourbillon des Années folles, son nom est symbole d’élégance et de luxe à la française. Grands Magasins Dufayel, Fourrures Max, Saks Fifth Avenue, Van Cleef & Arpels, Arnold Constable… de part et d’autre de l’Atlantique, on se l’arrache. Ses créations se retrouvant dans les pages de Vogue et de Harper’s Bazaar !
Les années 1930 l’accueillent à bras ouverts. Peintre du grand décor (de l’église du Saint-Esprit à Paris au lycée Max-Linder de Libourne), tel un héritier jazz age du grand baroque français du XVIIe siècle, il renouvelle l’art mural, offrant à sa ville natale La Gloire de Bordeaux destinée au chef-d’œuvre de Jacques d’Welles, la Bourse du travail, ou cet ébouriffant fait d’armes Bordeaux, son port, ses monuments, ses vins (1937). Son univers étrange et intemporel s’invitera même dans les salons des paquebots transatlantiques (l’Île-de-France en 1927, le Normandie en 1935), des panneaux de verre dorés à la laque qui depuis font le bonheur des salles de ventes…
Un dernier tour de piste au Pavillon français de l’exposition internationale de 1939, à New York, et rideau. Il termine sa carrière comme directeur du musée Marmottan. Son corpus souvent éphémère, souvent détruit ou dispersé, l’éloigne de la mémoire. Or, contempler Le Taureau noir, eau-forte en papier de 1931, c’est comprendre pourquoi cette exposition est un événement.
Marc A. Bertin
Informations pratiques
« Jean Dupas & Co. Le grand Art déco »,
jusqu’au dimanche 29 novembre,
Galerie des Beaux-Arts, Bordeaux (33).