Une fois n’est pas coutume, éloignons-nous sensiblement de la Nouvelle-Aquitaine pour partir à la découverte des bulles exquises des crémants du Jura. L’appellation fête ses 30 ans d’existence, occasion rêvée pour que l’auteur de ces lignes convoque et déguste une vingtaine de crus. Entre nous soit dit, à l’heure d’un engouement salutaire pour les bulles bordelaises, on mesure le chemin qu’il reste à parcourir aux crémants bordelais pour offrir autant de cohésion.

Soyons justes, l’AOP de presque 300 hectares, entre vallons et plaines, avance quelques beaux arguments dont celui de pouvoir convoquer cinq cépages : le pinot noir, le chardonnay, les locaux trousseau, poulsard ou encore le formidable savagnin, par ailleurs célèbre pourvoyeur d’un vin jaune tout aussi exquis et qui connaît un petit regain de popularité auprès de quelques faiseurs.

Puissance et fraîcheur aromatique

Une colonne vertébrale assurant puissance et fraîcheur aromatique à laquelle on ajoutera les sols calcaires, marno-argileux qui confèrent finesse et grâce aux vins. On s’entendra ici pour redire à quel point la palette olfactive des crémants du Jura relève souvent d’un miracle de complexité, oscillant entre fruits à chair blanche, noisette, fruits secs, fleurs blanches et herbes aromatiques, selon les proportions de tel ou tel cépage.

Si l’AOP Crémant du Jura naquit officiellement, de haute lutte, en 1995, les Jurassiens élaboraient déjà de la bulle au XVIIe siècle. Une méthode traditionnelle maîtrisée assez vite et bénéficiant très tôt d’une relative renommée. Quelque deux millions de bouteilles sont aujourd’hui commercialisés, ce qui fait de cette AOP un véritable porte-étendard de la région.

Le crémant du Jura est le cousin montagnard du champagne

Le Jura, ce sont des vignes accrochées aux flancs de collines calcaires, entre 250 et 400 mètres d’altitude, dans un décor de forêts de sapins, de falaises blanches et de petits villages de pierre. Le Jura, c’est la Bourgogne qui rencontre la Suisse, un territoire viticole minuscule mais d’une incroyable richesse. La dégustation a révélé que si quelques rares vins se présentent avec des sucres résiduels gênants, la large majorité des vins de l’AOP se caractérise par la finesse et une fraîcheur ciselante, presque crayeuse.

Si l’on devait résumer, nous dirions que ces vins offrent une bulle fine et persistante, qu’olfactivement, les arômes de fruits blancs, parfois d’agrumes, et de fleurs blanches dominent. Il est droit, minéral avec des finales aux amers nobles et salivants. Qu’on se le dise, le crémant du Jura est le cousin montagnard du champagne, plus discret, plus sauvage, mais tout aussi noble. Un vin pour ceux qui cherchent la pureté plutôt que la puissance.

Les 6 choix de la rédaction

Domaine Grand (dosage zéro, blanc de blancs) : Le nez d’abord floral (on pense à la fleur de sureau) finit par évoquer la crème pâtissière. Si on retrouve en bouche un peu de ce charme apporté par les notes de fruits blancs, elle possède une légère amertume finale qui ne nuit jamais à la dégustation.

Domaine Baud (brut, 30% pinot noir et 70% chardonnay) : Le nez convoque quelques notes de fleurs blanches, mais aussi des expressions empyreumatiques de toast léger. La bouche, marquée par les agrumes en attaque, s’avère crémeuse en milieu de bouche. On est épaté par la densité de ce jus.

Fruitière Vinicole d’Arbois (millésime 2022) : Le nez est suave tout en proposant une belle tension autour de notes pierreuses. La bouche séduit par sa complexité. Les notes oxydatives sont totalement maîtrisées. La finale est salivante, voire saline. 

Domaine Rolet (classique, brut) : Le nez présente des notes citronnées et confites. On en redemande. On retrouve ces agrumes en bouche dès l’entame. Le milieu de bouche se montre plein de fraîcheur. Les amers fins relancent admirablement la finale. Une belle réussite.

Domaine Michel Thibaut (classique, 100% chardonnay) : Le nez plutôt discret évoque les fruits à chair blanche. La bouche, en place, convoque quelques notes empyreumatiques – on pense à l’âtre de la cheminée. Un jus qui finit par prendre les atours d’un joli vin de fruit (pomme reinette) avec une finale saline assez intense.

Domaine Jacques Tissot (crémant indigène, Demeter, millésime 2020) : On aime son nez crémeux, entre beurre d’Isigny et crème fouettée. Une expression olfactive gourmande prolongée par quelques notes délicatement fumées. La bouche se montre immédiatement très expressive autour de fruits blancs et de fruits secs. On se pâme d’admiration devant une matière ample et charnue. Les amers nobles allongent la finale. La grande réussite de cette dégustation.

Henry Clemens