De festival international de la BD, Angoulême se voit rétrogradé en régional en cette année 2026 avec un Off, organisé à la hâte, à la suite de l’éviction du prestataire privé 9e Art+, et la mise au ban de l’association organisatrice. Qu’elle marque le début d’une nouvelle ère ou acte la fin de l’événement, cette édition 2026, bricolée, aura bien du mal à masquer le sentiment d’un naufrage général, dont la première victime est la bande dessinée.

Après avoir beaucoup chancelé ces dernières années, les frêles fondations sur lesquelles reposait le FIBD ont fini par s’écrouler nous laissant face au sentiment d’un effroyable gâchis. Au carrefour de revendications multiples et difficilement conciliables, coupable d’être perpétuellement « trop » ou « pas assez », affaibli par de multiples querelles de pouvoir et des errements communicationnels, accusé d’avoir été tout bonnement privatisé, le festival tel qu’il a évolué sous la houlette de son maître d’œuvre 9e Art+ mériterait sans doute un droit d’inventaire dépassionné, peu en phase avec le climat de dégagisme actuel.

Du goudron et des plumes

Passée l’accumulation de bavures manifestes, en particulier en lien avec la gestion catastrophique de « l’affaire Chloé[1] », les critiques saines et légitimes ont souvent vrillé en amalgames et on ne peut que constater que règlements de comptes et mises au pilori sont allés bon train ces derniers mois, visant en premier lieu les responsables de cette bérézina, et rendant radioactive toute personne investie de près ou de loin dans la manifestation puisque même les employés 9e Art+ ont dû se fendre d’un communiqué pour appeler à la retenue face à un déversement d’attaques gratuites venues du tribunal suprême des réseaux !

À trop vouloir concilier l’aspect commercial tête de gondole des gros éditeurs et une veine alternative créative plus confidentielle — et de plus en plus marginalisée voire inexistante dans les librairies —, le festival a accumulé de part et d’autre un millefeuille d’insatisfactions, se transformant en un bouc émissaire parfois commode entre griefs artistiques et retour d’investissements (en temps et argent) aléatoire pour les éditeurs et les auteurs.

Nasse idéologique

Sans parler du marigot militant et de la nasse idéologique qui aboutit, on s’en souvient, à force d’activisme, à l’annulation de l’expo Vivès, ce point Godwin qui pèse depuis lourdement sur une programmation condamnée à subir la surveillance bienveillante de nouveaux chiens de garde, toujours prompts à ostraciser.

Derrière le cas de 9e Art+, le festival subit plus largement, comme beaucoup d’autres manifestations culturelles, une remise en cause de son organisation, de son statut, de ses prérogatives, de ses supposés devoirs ; certains aspirant carrément à une tabula rasa.

Ajoutée à cela, la perspective des élections municipales, il flotte à tous les niveaux une sale atmosphère d’épuration et de justice expéditive qui semble vouloir faire passer par pertes et profits tout ce qui a été engagé par tous les acteurs locaux depuis une quinzaine d’années dans ce festival, poumon économique qui reste, qu’on le veuille ou non, la grande fenêtre médiatique pour la bande dessinée.

Catastrophes en chaîne

Concrètement, l’annulation est un coup dur pour tout l’écosystème charentais qui s’est construit autour du festival. Le FIBD était sans doute arrivé aux limites de ses capacités structurelles avec un « contenu bien supérieur au contenant », observe l’éditeur du Lézard noir, Stéphane Duval, qui pointe une offre devenue trop riche en regard des infrastructures et moyens mis à disposition.

La montée en puissance du festival en lien avec une production éditoriale pléthorique s’est aussi accompagnée d’une sectorisation progressive de la manifestation, un mouvement qu’il regrette, mais traduisant la mutation d’un commerce atrophié en voie de fragmentation voire d’émiettement.

Approche de la BD plus « communautaire »

L’inflation de l’offre a fait muter le marché alors qu’un nouveau lectorat plus volatile s’intéresse à la BD sans posséder la même culture bédéphilique que la précédente[2]. De là une approche de la BD plus « communautaire » qui infléchit la production de titres relevant moins d’une ligne éditoriale que de mots clés, de styles normés ; une spécialisation de la production qui a joué dans la physionomie de plus en plus éclatée du festival.

« Même si j’édite du manga, je n’ai jamais voulu être à Manga City comme on me l’a proposé, je me considère avant tout éditeur de bande dessinée au sens large », rappelle Stéphane Duval qui se dit plus proche de la démarche de Cornélius ou d’Atrabile.

Cependant, l’ambiance particulière au sein des « bulles » (ces tentes éphémères) distinctes du banal « espace en dur » d’autres festivals participe selon lui au charme unique du FIBD. L’atmosphère propre à une petite ville comme Angoulême créait de la proximité. S’y brassaient, de manière informelle, visiteurs, journalistes, débutants, professionnels confirmés et stars internationales, une proximité dont peu d’autres manifestations de cette ampleur peuvent se targuer.

Catastrophe économique

Une chose rend pourtant tout le monde d’accord, l’annulation est une catastrophe économique. Hôtellerie, restauration bien sûr, mais surtout, en premier lieu, les libraires avec plusieurs centaines de milliers d’euros qui s’envolent pour les plus gros stands avec un effet collatéral sur les petites et moyennes structures non affiliées aux grands groupes, lesquels sont mieux à même d’encaisser ce trou d’air, et expliquent la réactivité de certaines comme 404 éditions adossées à Éditis.

Particulièrement impacté cette année, Le Lézard noir souffre, outre de la location de stand pour l’heure non remboursée, de la mise à l’arrêt de deux grandes expos, l’une dédiée à l’histoire de la maison d’édition à la Cité de la BD (sans doute reportée), l’autre dédiée au légendaire mangaka d’horreur qui devait être mis à l’honneur, Kazuo Umezu, laquelle s’accompagnait d’une salve de publications inédites. L’annulation remet tout en cause.

« Cela envoie un mauvais signal, le marché n’est pas bon en ce moment, surtout j’aurais fait différemment en publiant ces titres de manière plus étalée », regrette l’éditeur.

Le pire selon lui, c’est qu’il va être extrêmement difficile de renouer confiance avec les Japonais qui comprennent mal les tenants et aboutissants de cette crise, et pour qui « un engagement est un engagement ».

« Cela me soulage presque de ne pas y aller cette année »

Même son de cloche parmi les exposants, la légitimité du festival est durablement voire définitivement atteinte pour le galeriste parisien familier de la bulle para-bd, Christian Collin, qui vend des tirages de luxe et autres estampes collectors depuis 40 ans, mais avoue s’y retrouver de moins en moins. « Angoulême, c’est 15 jours de préparation, 8 jours sur place, une énergie folle dépensée, mais c’est aussi beaucoup de frais, un hébergement de plus en plus cher, cela me soulage presque de ne pas y aller cette année pour des résultats de plus en plus incertains. »

Rejoignant les préoccupations des auteurs, il tient à rappeler une évidence trop oubliée ces dernières années : « Ce sont les professionnels qui font le festival. » Cette fois, son Angoulême se fera tranquillement dans sa galerie avec des dédicaces pour ses clients. S’il était peut-être temps de donner un coup de pied dans la fourmilière, il regrette pourtant comme beaucoup que ce « beau jouet soit cassé », peut-être définitivement.

La programmation du festival OFF

Au-delà du problème juridique et du préjudice financier à venir (car comme on le sait, le droit et la morale sont deux choses distinctes), la mise en retrait forcée de 9e Art+ doit faire place dans deux ans à une nouvelle gouvernance pilotée par la Cité de la BD. Pour l’heure, c’est le branle-bas de combat pour sauver les meubles. La mairie s’emploie à affecter dans l’urgence les budgets de la Région, du Département, de la DRAC, de la Communauté de communes, et peut-être les 200 000 euros du ministère de la Culture « si les conditions sont réunies » (mais lesquelles ?) pour monter un Off musclé qui serait deux à trois plus important qu’à l’habitude.

Des fiches projets sont à remplir par la centaine de candidats dans l’attente de la répartition des subsides, soit 1 M€ (sur 113 projets, 50 ont été retenus). Avec la mise à disposition de lieux municipaux, de bars, et le concours du tissu associatif, s’élabore une contre-programmation réunissant le « Off of Off » d’Isabelle Beringer, l’Espace Franquin et les Chais Magelis… autant de lieux pour accueillir 30 à 40 éditeurs, des fanzines, de la micro-édition ; soit 200 auteurs annoncés.

Sous appellation Le Grand Off*, le tout sera greffé aux expositions de la Cité de la BD (« Bretécher », « Les Vieux Fourneaux » …) comme celle consacrée à Benjamin Rabier au Vaisseau Mœbius, et le maintien des palmarès annexes envisagés les jeudi et vendredi soir pour les prix Tournesol, Schlingo, Couilles au cul, œcuménique, etc.

La production locale aura la part belle, avec le renfort des voisins bordelais — Bliss, Akileos, La Cerise ou Les Requins Marteaux —, très actifs dans la gestion de ce Off. D’autres initiatives bénévoles, déjà installées, s’activent de leur côté, tel Cap BD Angoulême. L’association, labellisée UNESCO, se démène pour soutenir sa centaine d’auteurs adhérents et défendre le maximum d’artistes dans un contexte, nous avoue son président Denis Debrosse, « compliqué », — on appréciera l’euphémisme.

Comme beaucoup, son programme de dédicaces, d’ateliers et d’expos (à découvrir à l’Hôtel Saint-Simon et à la nouvelle maison du tourisme 16/9e) s’élabore au jour le jour dans un contre-la-montre qu’on devine épuisant pour satisfaire à la « montagne de demandes ». Retour rêvé à l’ambiance épique des tout premiers festivals ? On aimerait le croire, à ceci près que les Franquin et Tezuka actuels sont aux abonnés absents.

Un OFF pour réparer la BD et le monde ?

Certains participants rêvent que « ce Off préfigure ce que doit être le In », soit un événement gratuit et porte-voix des multi-revendications du boycott, à grand renfort d’organisation de tables rondes prosélytes fleurant bon l’entre-soi, comme si ce festival bricolé, en plus de réparer la BD, devait réparer le monde[3].

On reste dubitatif, d’autant qu’il se dit que beaucoup d’auteurs regrettent l’intransigeance de ce boycott-girlcott, alors même que 9e Art + était officiellement écarté. Cela valait-il la peine de jeter le bébé avec l’eau du bain ? Pas sûr. « Personne n’a osé dire on revient », nous glissent en ellipse plusieurs voix désemparées devant ce joyeux suicide collectif.

Dans ce jeu de dupes, nul ne veut faire machine arrière, ni perdre la face. Et il n’est pas sûr que tout soit réglé en 2027, ni 2028, tant les visions d’un festival Angoulême idéal sont antinomiques chez les uns et les autres. On souhaite donc Get Lucky (Luke) aux repreneurs et aux sponsors téméraires qui s’y risqueraient encore[4]. Car il faudra longtemps pour panser les plaies de cette guerre fratricide et restaurer la crédibilité de l’événement durablement écorné.

Le FIBD/FRBD va prendre cette année des allures de fête au village, en espérant que cela ne vire pas à la foire d’empoigne ou à « la foire à la saucisse » comme certains le craignent. Une chose au moins est certaine, la saucisse sera inclusive.

Nick Trespallé

En bref : Le Grand OFF*, du jeudi 29 janvier au dimanche 1er février, Angoulême (16).


  1. [1]Nom d’emprunt, utilisé par Élise Bouchet-Tran, ex-salariée de 9e Art+, qui a dénoncé et porté plainte pour un viol qu’elle aurait subi dans un cadre professionnel en 2024. La jeune femme, qui a été licenciée quelques mois plus tard après les faits, est sortie de l’anonymat et a été auditionnée au tribunal d’Angoulême le 27 novembre dernier. 

[2]Dans le même ordre d’idée, la peoplisation croissante des jurys, élargissant l’audience du FIBD, questionne sur la légitimité d’un palmarès forgé davantage par des non-spécialistes du médium.

[3]En marge, un contre-off (une sorte de off of off of off, donc) se met en place. Dissident du Off « officiel », le GirlXCott invite ainsi à lancer une fête interconnectée de la BD et de la sororité entre plusieurs villes, parmi elles, Angoulême. Il va visiblement falloir choisir son camp entre le off légitime et le off disruptif.

[4]. Furent vilipendés (dans le désordre) : E. Leclerc (trop supermarché), Cultura (trop périphérique) Sodastream (trop israélien), Raja (trop carton), et l’an dernier Quick (pas assez fruits et légumes) …