Avec la réalisation du stupéfiant Lobster, relecture acidulée de la tradition française du surtout de table1, la Maison Bernardaud signe un nouveau tour de force, à l’image de sa collaboration aussi longue que fructueuse avec le plasticien le plus célèbre de sa génération : Jeff Koons.

En ce début du mois d’octobre, sous un soleil généreux, la Maison Bernardaud semble étonnamment fébrile. Pourtant, depuis sa création en 1863, l’institution limougeaude, symbole de l’excellence à la française, en a vu d’autres. Or, pour la première fois, en près de 15 ans de collaboration, Jeff Koons, l’artiste contemporain le plus populaire au monde, vient enfin visiter le site de production d’Oradour-sur-Glane et la manufacture historique de Limoges.

« Avec lui, les demandes sortent toujours de l’ordinaire. Ses exigences nous poussent vers de nouveaux domaines de recherches. Il accepte tous les prototypes, mais peut vous retoquer pour 2 mm… » On veut bien croire sur parole Frédéric Bernardaud, directeur de la création, dont le flegme est parfois mis à rude épreuve par le plasticien, héritier du Pop Art et de Marcel Duchamp, depuis le début de leur compagnonnage. Toutefois, lorsque l’on partage les mêmes valeurs d’intégrité, comment saurait-il en être autrement ?

Édition limitée à 99 exemplaires

Des Banality Series au vase Split Rocker en passant par le bestiaire « gonflable » —Balloon Dog ; Balloon Swan ; Balloon Rabbit ; Balloon Monkey —, le savoir-faire de la manufacture porcelainière a développé des trésors d’astuce pour répondre aux défis de l’artiste, « dont la hantise est que ses œuvres soient mal présentées, mal mises en avant », selon Frédéric Bernardaud.

En cet automne, son actualité s’appelle Lobster. Une œuvre en porcelaine, en édition limitée à 99 exemplaires (et 5 épreuves d’artiste), inspirée de son iconique homard. Oui. À l’origine, avant de devenir cette monumentale sculpture en acier inoxydable, Lobster (2007-2012) était un… matelas de plage !

On imagine la tête à l’atelier dédié recevant par la Poste un petit paquet contenant le jouet made in China, à charge d’en exécuter la parfaite reproduction en porcelaine. Plus précisément, un surtout de table, élément central du repas durant le Grand Siècle, dont Koons s’est épris depuis sa découverte de ces splendeurs, alliant fonction utilitaire et magnificence, à la faveur de son exposition, en 2008, au château de Versailles.

Tour de force

La réalisation de ce tour de force aura nécessité presque une décennie d’échanges transatlantiques. « Il nous a imposé l’enveloppe, mais nous n’avions pas de dessin ! » Les chiffres, eux, donnent le vertige. Avec des dimensions de 26 x 59 x 85 cm, le crustacé est constitué de 18 éléments amovibles, dont 13 compartiments dissimulés dans les pinces, la queue et sous la carapace. Pour l’anecdote, un prototype automatisé, avec charnières, présenté à New York, avait conduit la star à quitter la présentation sans mot dire. Motif ? Le refus d’une version trop « high-tech, trop avant-gardiste ».

Casse-tête du moulage (comment reproduire les plis ?), casse-tête de l’assemblage (comment concevoir des contenants ad hoc dans une forme aussi singulière ?), recherche méticuleuse des teintes pour respecter les nuances mates et brillantes… et plus de quarante artisans à pied d’œuvre pour produire un exemplaire sur une durée incompressible de six semaines.

Un défi dans un océan de défis

D’autres chiffres pour saisir l’ampleur de la tâche ? 60 moules pour 60 pièces tout en sachant qu’un moule ne pourra fournir plus de 10 exemplaires en raison du phénomène d’usure. 800°C pour la cuisson du décor. 1 280°C pour la cuisson du rouge (en sept cuissons successives).

Ne pas oublier la peinture à l’aérographe dans une cabine à émaillage, ni des poignées et de la valve en platine au-delà de la méticulosité. Et gare à la mémoire de la porcelaine lors de la deuxième cuisson susceptible de révéler des imperfections — les temps de cuisson devenus en l’espèce un défi dans un océan de défis.

Sans omettre d’autres peccadilles, « presque 10 ans de discussions autour des compartiments », et la nécessaire leçon de patience et de confiance car, après le lancement d’une série à Dallas, le projet faillit ne plus voir le jour si Michel Bernardaud, président de la Maison Bernardaud, ne s’était déplacé avec des maquettes en carton pour relancer la machine.

Références à l’histoire de l’art

Face à Lobster, impossible de ne pas convoquer force références à l’histoire de l’art, du ready-made In Advance of the Broken Arm (1915) de Marcel Duchamp à Andy Warhol, de la garde-robe d’Elsa Schiaparelli au Téléphone aphrodisiaque de Salvador Dalí, présenté, en 1938, à l’Exposition internationale du surréalisme. Puis, comment ne pas y déceler une invitation aux plaisirs de la gastronomie, fidèle à l’aphorisme du fantasque Catalan, « La beauté sera comestible ou ne sera pas » ?

« Tout est parti d’un jouet mais destiné à un festin avec de multiples ustensiles. Je voulais que l’on puisse servir un repas dans une pièce de porcelaine unique. C’est une pièce d’artisanat conçue pour célébrer la vie, entouré des siens ou de sa famille. Ce homard qui s’offre à tous symbolise la convivialité. Je désirais que l’on se sente uni grâce à lui. » Voilà pour la genèse selon le principal intéressé, qui, confesse, évidemment, la filiation avec les maîtres précités, mais admet « le pastiche car le homard présente un aspect assez masculin avec ses grosses pinces, mais aussi féminin avec cette queue digne d’un paon ».

Son intérêt pour la porcelaine, « matériau sensuel, raffiné et vivant qui s’est démocratisé », et dont il adore « l’odeur », s’inscrit dans une tradition artistique, « pensez à Fontaine de Marcel Duchamp ». Interrogé sur son étroite collaboration avec la Maison Bernardaud, Koons apporte une étonnante réponse en deux temps.

« De mes conversations avec mes enfants, j’ai retenu l’importance du soin, de l’attention et du sens des responsabilités. Soit l’essence de la Maison Bernardaud, qui est en communication permanente avec mon équipe. J’ai toujours envie de repousser les limites afin d’atteindre l’excellence, de mener des recherches sur les aspects techniques. Cette curiosité et cet intérêt pour la technologie au service de la vision d’un artiste, je les ai trouvés ici. »

Dans un sourire presque adolescent, à l’image de son allure juvénile, casual à souhait, fier et ébahi par le résultat de cette entreprise tout sauf banale, Jeff Koons conclut non sans malice : « J’essaie de faire de mon mieux, mais le voyage demeure une inconnue. »

Marc A. Bertin

  1. Les surtouts de table apparaissent à Versailles, sous le règne de Louis XIV, avant de se diffuser dans les autres cours d’Europe. Ils jouent un rôle à la fois décoratif et utilitaire, « sont souvent enrichis de figures et portent une quantité de choses en sorte qu’on ne peut rien souhaiter à un repas que l’on n’y trouve » (Mercure Galant, 1698).

Informations pratiques

Boutique Bernardaud,
27 Avenue Albert Thomas, Limoges (87)
5 cours de l’Intendance, Bordeaux (33)