À Bayonne, visite du Musée Bonnat-Helleu longtemps en sommeil pour grands travaux. Des œuvres à hauteur de regard, qui dialoguent entre elles dans des rapprochements parfois inattendus.

Entré dans le patio, une fois franchis les épais murs de calcaire du musée, comment ne pas lever les yeux vers le considérable Triptyque bayonnais peint par Henri-Achille Zo en 1914 ? Sur cet hommage au maître Léon Bonnat par son élève, par-delà la jonction de l’Adour et de la Nive, sur le panneau de gauche, on distingue le bâtiment qu’occupe aujourd’hui le musée des Beaux-Arts de la ville de Bayonne. De Bonnat, on montre au visiteur, comme des fétiches, la boîte de peinture et la palette, et de nombreux portraits : profil posthume d’Ingres, sans doute d’après photographie, Pasteur et sa fille, Félix Faure en pied, etc.

Entre héritage et renouveau

Capsule temporelle, une « vitrine historique » est placée là pour faire un clin d’œil à la scénographie originelle de 1901, et bien faire comprendre qu’au rayon des antiquités, il convient de ranger aussi les manières d’organiser un musée qui étaient celles des conservateurs du XXe siècle. Inauguré en novembre dernier, au terme d’une totale rénovation, le musée Bonnat-Helleu jouit d’un rare privilège : celui d’avoir pu être entièrement réfléchi.

L’idée maîtresse du projet : désacraliser un peu le parcours, et permettre la découverte par l’émotion et l’intuition. Eh bien, la visite commence par une astuce réussie : la notion de « corps » comme thématique d’entrée. « Une thématique que tout le monde connaît, car a priori chacun en a un ! », s’était amusé à nous dire le jeune directeur Barthélémy Etchegoyen Glama.

Voilà donc, tout autour, le corps qui exulte. Canons gravés dans le marbre. De nombreux hommes musclés, patriarches bibliques ou héros mythologiques, dont un nu académique par Théodore Géricault que l’on pourrait ici prendre pour un hommage à la force basque indispensable au sokatira1. Le corps apparaît aussi en souffrance (le Job de Bonnat, huile sur toile superbement mise en valeur), et enfin sans vie : considérer ainsi la juxtaposition du sarcophage d’une vénérable maîtresse de maison de l’antiquité égyptienne, à la carnation ocre, et du Christ efflanqué et livide d’une déploration du XIXe siècle. Didactique mais efficace leçon, en somme, sur le caractère pluriel de la beauté, appréciée diversement que l’on se trouve en Attique avant notre ère, en Tanzanie dans les années 1970 ou dans une chapelle à Toulouse au Moyen-Âge…

L’art comme instrument politique

Les collections illustrent ensuite des fonctions plus politiques de l’art. Décors étincelants, riches tapisseries, armure dorée de saint Georges terrassant le dragon : glorifiant le sacré, l’art s’est mis au service de la religion dominante. Au service de l’ordre social, aussi : voir le portrait austère d’un duc espagnol par El Greco, portant fraise et manches de dentelle. Les aristocrates posent face au chevalet et, sans se départir de leur richesse et leur raffinement, affirment leur autorité et leur rang.

Voyons Henriette de France peinte par van Dyck : la tendresse maternelle de la reine ne saurait effacer l’expression de sa puissance. Les salles suivantes explorent plus classiquement les écoles, avec leur lot de scènes de bondage, têtes tranchées, sacrifices, tempêtes, cachots, derniers soupirs et frères vendus comme esclaves. Pour un retour au calme, quelques Anglais notamment : les vastes parcs du nord de Londres et la quête de vérité atmosphérique de John Constable.

« C’est pas le Louvre, mais presque », glisse une dame en visite, avec un accent un brin chauvin. C’est aussi presque Orsay. Sur les murs de l’étage consacré au XIXe siècle, la disposition dite à touche-touche fait penser à un scroll d’index sur les réseaux. Visions de l’Orient, marines, soldats de l’Empire, etc., que la foule admire, comme Périclès admire, juste en face, sur une peinture de Louis Hector Leroux, l’atelier du sculpteur Phidias qui dévoile une Athéna faite d’ivoire et d’or.

Chefs-d’œuvre en vis-à-vis

Se détachant sur le paysage désolé d’un champ de bataille, un fantassin blessé ne veut pas mourir abandonné dans la neige. C’est L’Oublié d’Émile Betsellère, une des œuvres les plus singulières de l’accrochage. Sur Netflix, dans son Frankenstein, Guillermo del Toro vient de lui rendre un furtif hommage visuel. Enfin, si le musée est « un petit Louvre », elle en est assurément sa Joconde : turban noué bas sur sa tête, l’emblématique Baigneuse de Jean-Dominique Ingres se contorsionne et tente de se dissimuler, en vis-à-vis de l’autoportrait de Goya aux lunettes ajustées au bout du nez.

Devant les Moissonneurs dans la campagne romaine de Jules-Élie Delaunay, depuis son fauteuil roulant, une visiteuse commente à voix haute : « À poil dans les champs, ça doit leur gratter le cul ! » Quelques couloirs plus loin, une grand-mère fait connaître volontiers son avis général : « C’est joli, quand même. » Ce qui est lapidaire, mais pas faux.

À la sortie, la boutique vend de nombreuses déclinaisons de choses vues. En tête de gondole : la tête de chevreuil d’Albrecht Dürer (chaussettes à 13 euros, tote bag à 15) et la baigneuse d’Ingres, bien sûr (1 euro pour sa carte postale, 7 pour son mug, 59 pour son étole). S’il vous reste 5 euros, vous pourrez vous faire servir, au Kafe Tinda, un chocolat chaud.

Guillaume Gouardes

Informations pratiques

Musée Bonnat-Helleu
5, rue Jacques-Laffitte 64100 Bayonne

  1. Le sokatira (ou soka-tira) est un jeu de force basque  qui fait s’affronter deux équipes dans une épreuve de tir à la corde.