[ Supplément ASTRE- Réseau arts plastiques et visuels en Nouvelle-Aquitaine] En divers points de la région, des artistes s’organisent collectivement pour faire circuler l’art sous forme de vente directe. Ces rendez-vous permettent aux curieux de « faire leur marché » de la création près de chez eux et d’acquérir de premières œuvres loin des représentations intimidantes associées au marché de l’art. Derrière cette accessibilité revendiquée et ces nouvelles occasions de médiation artistique, se dessinent également pour les créateurs des réponses concrètes à la fragilité de l’écosystème culturel.

10 € pour un tirage d’art, 150 pour une œuvre originale, quelques centaines pour un plus grand format. Les fourchettes varient, mais partout la même volonté : rendre possible le fait d’acquérir une œuvre.

Formats adaptés, multiples, microéditions, calendriers choisis, tout concourt à rapprocher l’œuvre du quotidien. C’est le cas de l’Atelier Bletterie, à La Rochelle, idéalement situé en centre-ville. Depuis trente ans, le bâtiment accueille des artistes résidents, renouvelés tous les 6 ans.

« Un espace de liberté »

Le lieu abrite des ateliers dédiés à la création sur papier (illustration, édition, estampe, risographie) et dispose, au rez-de-chaussée, d’un espace alternant expositions et boutiques éphémères. Ces temps de vente sont stratégiquement calés sur les pics d’affluence de l’été et de décembre. Anouck Boisrobert et Hélène Amrouche, artistes résidentes, le constatent : le format « boutique » attire davantage les passants.

Ce nouveau public vient ainsi s’ajouter au cercle des fidèles qui, habitués aux expositions, reviennent volontiers pour acquérir des œuvres. En vente : des reproductions, des multiples, des microéditions. Une dizaine de créateurs — résidents et invités — font ainsi découvrir leur travail. Bien que leurs productions sur papier se prêtent aisément à l’exercice, les artistes en profitent pour tenter de nouvelles choses : « C’est un espace de liberté », estime Anouck Boisrobert, illustratrice dans l’édition jeunesse, qui y voit l’occasion de sortir de sa pratique quotidienne.

À Limoges, l’association .748 s’est aussi essayée aux boutiques éphémères avant Noël. Un local en centre-ville d’abord, puis au Frac-Artothèque Nouvelle-Aquitaine l’année dernière. Des arts visuels au design, les créateurs de l’association proposent des œuvres adaptées au quotidien, sans s’interdire des formats plus audacieux, à l’image de petites installations.

À la croisée de l’art et de l’artisanat

« C’est enrichissant de montrer ses créations », relate Fabian Böhrens, plasticien de l’association, qui témoigne également d’un certain succès de ces initiatives. Parallèlement, l’association co-organise avec IF (Irrésistible Fraternité) le marché de créateurs OASIS.

Depuis 2017, cet événement de deux jours embrasse un vaste spectre de la création, à la croisée de l’art et de l’artisanat. Ce positionnement fondateur permet de s’affranchir des frontières des seuls arts visuels, non seulement pour diversifier l’audience du marché, mais aussi pour dynamiser plus largement le territoire.

Les croisements fonctionnent, des personnes attirées par l’artisanat repartent parfois avec un premier achat d’œuvre. Au-delà de l’acte d’achat, ces initiatives créent de véritables espaces de médiation et de coopération. Pour Fabian Böhrens, ces « OASIS » sont des « bulles temporelles », où l’effervescence des animations (concerts, ateliers ou radio locale) transforme le rapport à l’art. Cette dynamique profite autant aux acquéreurs qu’aux artistes, pour qui ces rendez-vous sont une occasion précieuse de rompre avec l’isolement de l’atelier.

Déconstruire l’image d’une œuvre d’art intimidante ou inabordable

Toujours à Limoges, l’historique association lac&s porte depuis 2017 l’exposition-vente  « wAoUh !!! », avec l’ambition de déconstruire l’image d’une œuvre d’art intimidante ou inabordable à l’acquisition. Elle affiche alors un parti pris radical : privilégier la pratique de la performance pour se distinguer nettement des traditionnels marchés d’artisanat d’art.

Les artistes programmés étaient donc invités à rédiger un protocole à proposer à la vente et qui serait activable par la suite. Au bout de quelques éditions, c’est désormais l’association qui se charge d’acheter ces performances, nourrissant ainsi un programme de rendez-vous publics. D’autres œuvres sont proposées, de la gratuité à quelques centaines d’euros. Des ventes ont lieu, mais aucune transaction ne transite via LAVITRINE, tient à préciser Dominique Thébault, membre du bureau qui gère l’association. Les acquéreurs sont directement mis en contact avec les artistes. Et des histoires débutent là : de premières ventes pour de jeunes créateurs, le début d’une collection pour les primo-acquéreurs.

En Sud Gironde, 15 artistes du territoire se sont fédérés afin de rendre visible leur activité. Cela se concrétise par La Tournée, des portes ouvertes de 25 ateliers complétées d’une programmation artistique (concert, performance, théâtre) et de médiation scolaire. L’événement est organisé en biennale sur 10 jours, en alternance avec une année de rendez-vous diffus.

Soutenir l’économie fragile des créateurs

Les pratiques sont très variées. Chacun propose des œuvres en vente, avec des formats parfois adaptés pour l’occasion. Laurence Nourisson, artiste pratiquant l’installation, explique ainsi qu’elle propose des assemblages et des multiples d’après photographie. Derrière la stratégie de visibilité et la sensibilisation à l’art, d’autres motivations — essentielles à l’échelle de ces 15 communes situées en milieu rural — se dessinent : faire vivre un tissu local et créer du lien social.

Si ces dispositifs rencontrent effectivement un public, ils ne relèvent pas seulement d’un désir de convivialité et de mutualisation. Ils traduisent aussi une nécessité. La dimension marchande fait partie de la diversification des ressources des artistes. Or il n’est pas si évident de vendre son art. Quant aux aides publiques, elles ne suffisent pas à structurer une activité pérenne. « Si on ne le fait pas, il ne se passera rien », résume Yoann Penard, artiste de La Tournée. La vente directe devient alors une manière d’assurer une circulation supplémentaire des œuvres et de soutenir l’économie fragile des créateurs qui veulent vivre de leur art.

Ces dynamiques sont souvent rendues possibles par des mesures concrètes. À La Rochelle, la mise à disposition gracieuse du lieu municipal permet à l’Atelier Bletterie d’articuler expositions et moments de vente, tout en maintenant un espace de travail devenu rare. À Limoges, où le foncier reste plus accessible qu’ailleurs, des locaux peuvent être investis plus facilement pour des boutiques temporaires ou des événements comme OASIS, dont les stands sont gratuits et les ventes sans commission.

Ces conditions matérielles facilitent l’expérimentation et encouragent des formes d’organisation collectives. Au-delà de l’enjeu économique, ces regroupements affirment aussi une solidarité professionnelle. Soutien à la jeune création — sans critère d’âge — et aux performeurs — des artistes particulièrement précarisés — chez lac&s. Ou encore, mutualisation des outils, des locaux, des savoir-faire, avec un esprit de fab lab du côté de .748. Tous font preuve de résilience et d’engagement face à l’absence de certains acteurs sur le territoire et au durcissement du contexte économique. Ces artistes ne se substituent pas aux galeries ou aux institutions, mais inventent d’autres circuits et d’autres fonctionnements, adaptés à leurs réalités.

Hélène Dantic
Crédit photo de une : Hélène Amrouche

Article extrait du dernier supplément d’Astre paru dans le numéro d’avril de junkpage