Artiste commissaire de la 11ᵉ Biennale internationale d’art contemporain de Melle, Jan Kopp déploie « Bruissements patients » une exposition chorale où plus d’une cinquantaine d’œuvres investissent la ville. Entre attention au vivant, mémoire des lieux et gestes collectifs, cette édition tisse une réflexion sur la ruralité contemporaine et sur la puissance de l’art comme forme de résistance.
Vous étiez un artiste programmé de la précédente biennale, était-ce là votre découverte de la ville ?
Je ne connaissais ni la région ni la ville, même si Dominique Truco, figure centrale de l’histoire de la biennale, m’avait auparavant contacté pour un projet qui n’avait pas abouti. Lorsque Evariste Richer m’a invité, j’ai été très heureux de participer à une exposition pensée par un artiste. C’est une manière de concevoir le commissariat qui engage sans doute un autre processus, un autre type de relation. L’expérience a été particulièrement agréable.
J’ai découvert Melle à travers une double dimension : son patrimoine naturel et son patrimoine historique. À l’arboretum, j’ai perçu une véritable attention portée au vivant, aux arbres, à la biodiversité, notamment lors de ma rencontre avec Pierre Jozelon [Chargé de développement arbres et biodiversité pour la Ville de Melle, NDLR]. En parallèle, les églises romanes m’ont profondément marqué. J’avais aussi rencontré des habitants et commencé à appréhender le contexte.
Dans votre pratique, vous êtes coutumier des démarches contextuelles et participatives, vous questionnez l’espace public, le collectif. Est-ce que cela a influencé votre approche en tant que commissaire ?
L’attention portée au contexte a constitué mon point de départ. Je me suis dit : « Laissons la ville devenir l’autrice de cette biennale. » J’ai contacté des artistes dont je pressentais qu’ils pourraient être sensibles à Melle, et dont les œuvres viendraient accompagner ou révéler ses qualités et particularités.
Une première étape a consisté à inviter 6 artistes à produire de nouvelles œuvres dans le cadre de résidences. J’ai toujours travaillé dans une dimension collective et collaborative, depuis ma sortie de l’école des beaux-arts de Paris. J’ai toujours éprouvé beaucoup de plaisir à travailler avec d’autres artistes. C’est peut-être là l’une des grandes forces de cette biennale : ce dialogue extrêmement créatif et généreux qui nous amène à penser ensemble.
Pouvez-vous nous parler du titre « Bruissements patients », qui sonne comme une résistance ?
Une résistance douce, une vitalité. Pour moi, c’est presque un synonyme de l’art. C’est une force qui ne cherche pas le grand éclat ni la transformation immédiate du monde, mais qui agit dans le temps long, d’où cette idée de patience. Je suis convaincu que notre manière de penser et de voir le monde est façonnée par l’histoire de l’art, y compris la plus ancienne.
Elle continue d’agir sur notre compréhension du réel. Cela peut sembler ténu, presque imperceptible, mais c’est considérable. Aujourd’hui, il me semble essentiel de considérer l’art comme une manière d’entrer activement en relation avec le monde. Les œuvres ne sont pas seulement là pour agrémenter ou décorer. Bien sûr, il y a la beauté, la poésie, et cela compte profondément.
Mais les œuvres ont aussi la capacité de déplacer le regard, d’amener à penser autrement, de manière critique et active. La présence et la patience sont, pour moi, des forces. Des forces qui agissent dans la durée.
Cette résistance, c’est aussi celle du vivant ? Ce monde rural est directement confronté aux enjeux climatiques et les crises qui traversent ce monde contemporain.
À Melle, on ne peut pas faire abstraction de ces questions. Il existe de forts clivages entre des manières très différentes d’envisager la ruralité. Les tensions autour des manifestations de Sainte-Soline restent un sujet majeur, même si beaucoup hésitent aujourd’hui à les nommer.
Elles révèlent des crispations profondes autour de la gestion de l’eau, des modes de production agricole et, plus largement, de notre rapport au vivant. Nous sommes face à des systèmes mis en place depuis des décennies, avec des fonctionnements devenus très difficiles à défaire ou à déconstruire. Cela demande de repenser en profondeur nos modèles de production, nos usages, nos équilibres. Ce qui est extrêmement intéressant à Melle, c’est que c’est une ville inventive, traversée par toutes ces dimensions et ces contradictions. Ces questions y sont débattues, réfléchies, travaillées collectivement.
Ce n’est pas toujours simple, cela ne se déroule pas nécessairement dans la douceur ou l’évidence, mais ce travail de pensée est essentiel. L’arboretum est, à cet égard, un très beau paradigme. Quarante années ont permis aux arbres de devenir de magnifiques présences, mais ces quarante ans représentent aussi un temps de culture, d’attention et de pensée. Quelque chose agit lentement, en profondeur, et transforme peu à peu les perceptions.
On ne peut évidemment pas parler de l’ensemble des artistes invités ni de toutes les œuvres exposées, mais pouvez-vous nous donner un avant-goût de certaines des nouvelles productions qui seront visibles ?
On peut notamment citer Bertille Bak, qui possède une grande capacité à aller vers les gens, avec beaucoup d’empathie et un véritable désir de dialogue poétique avec son entourage. Son travail mêle souvent humour et invention.
À Melle, elle réalise avec Charles-Henry Fertin une installation dans l’église Saint-Savinien, à partir des recherches qu’elle a menées sur l’histoire du lieu, qui fut à une époque une prison. Ils y proposent une installation sonore, une métaphore du temps et une mise en tension de ce lieu de culture qui fut aussi un lieu de répression. Il y a aussi Laurie Dall’Ava, une artiste qui possède une connaissance incroyable du végétal et du monde des plantes. Je l’ai invitée pour cette attention à la botanique. Elle a investi une ancienne serre du centre-ville, quasiment en ruines, qu’elle a entièrement nettoyée.
Dans cette architecture de bois et de verre, dont certains panneaux sont manquants, elle installe des vitres sur lesquelles elle crée des motifs à partir de chlorophylle. Il y a quelque chose de très beau dans le dialogue entre cette ancienne architecture − lieu destiné à faire germer la vie mais resté vide − et cette matière végétale qui symbolise, de manière presque immédiate, la vitalité des plantes. Son travail est à la fois assez formel et très poétique. Enfin, il y a le projet de Marie Reinert, qui sera, je pense, assez incroyable. Elle a engagé un travail avec des lycéens agricoles.
On retrouve là des questions que nous évoquions tout à l’heure : celles des jeunes générations issues de territoires ruraux parfois très contrastés. Elle les a réunis autour d’un projet de film inspiré d’une image issue du chef-d’œuvre d’Akira Kurosawa Le Château de l’araignée. On y voit au loin une forêt en mouvement qui, lorsque l’on s’approche, se révèle être composée de personnes portant de petits arbres pour se camoufler. Cette image d’un paysage vivant, animé par des corps humains, est absolument fascinante. Marie Reinert en propose une transposition contemporaine : ces figures deviennent ici de jeunes personnes en formation agricole, peut-être les futurs agriculteurs de demain.
Elle les invite à porter ce paysage en devenir, en leur posant cette question : « Dans quel paysage vous projetez-vous ? Quel est le paysage de votre futur ? » À partir de cette réflexion, elle a développé avec eux un véritable travail cinématographique. Ce qui est très beau, c’est la manière dont ces lycéens, peu habitués à ce type d’expérience, se sont emparés du projet : derrière la caméra, au son, mais aussi comme acteurs de leur propre paysage. Le film prend ainsi une dimension presque autobiographique, tout en restant très symbolique. Il sera projeté dans l’église Saint-Pierre.
Propos recueillis par Hélène Dantic
« Bruissements patients », 11e Biennale internationale de Melle,
du samedi 27 juin au dimanche 27 septembre,
Melle (79).