Déclarée « Exposition d’intérêt national », Sarah Lipska. L’art dans tous ses éclats, présentée au musée Sainte-Croix de Poitiers, honore une figure aussi fascinante que méconnue.

Son carnet d’adresses comptait Serge de Diaghilev, Paul Poiret, Serge Lifar, Helena Rubinstein, Antoine de Paris, Barbara Harrison Wescott ou Adrienne Gorska (sœur de Tamara de Lempicka). Ses créations vestimentaires suscitent la passion des fashionistas et figurent dans les collections du Metropolitan Museum of Art de New York et du Palais Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris.

Une oeuvre protéiforme

Elle fut un inextinguible soutien de la Ligue pour la protection des oiseaux. Elle a connu les riches heures de Montparnasse. Et, pourtant, qui connaît Sarah Lipska ? Serait-ce le caractère protéiforme de son œuvre (sculpture, peinture, architecture d’intérieur, scénographie, décors, costumes) ? Son genre ? Ou l’oubli relatif dans lequel elle tomba après la Seconde Guerre mondiale ?

Née en 1882, à Mława, en Pologne (alors occupée par l’Empire russe), au sein d’une famille juive, d’obédience hassidique, plutôt aisée, elle entre à l’École des beaux-arts de Varsovie, en 1904, où elle est l’une des premières femmes à étudier. Son choix se porte sur l’atelier de sculpture, dirigé par Xavier Dunikowski (1875-1964), avec qui elle noue une liaison dont naîtra une fille.

1912, direction Paris, épicentre mondial des arts. Elle commence à travailler avec les Ballets russes de l’Opéra de Paris, collaborant, entre autres, avec Léon Bakst (1866-1924), scénographe et créateur de costumes de théâtre. Elle travaille également pour d’autres scènes parisiennes. Ainsi, en 1922, conçoit-elle décors et costumes de l’opérette Annabella au Théâtre Femina.

Déjà s’affirme une circulation des motifs, où se mêlent orientalisme, symboles, monde animal, chimères. En outre, sa parfaite maîtrise de la broderie appliquée et de la broderie argentée lui ouvre les portes de la célèbre maison de couture Myrbor, fondée par Marie Cuttoli, où elle croisera Jean Lurçat ou Natalia Gontcharova.

La minutie de ses croquis coupe le souffle

Dans cette époque d’effervescence artistique et intellectuelle, Lipska fait feu de tout bois : ouvrant boutique sur les Champs-Élysées en 1927, participant à l’Exposition internationale des arts créatifs et industriels modernes de 1925 (2 médailles d’or), puis à l’Exposition internationale des arts et des techniques appliqués à la vie moderne de 1937, s’emparant de l’Art déco et du style moderne, adoptant le métal poli, l’aluminium, le verre épais dépoli tant pour du mobilier que pour une architecture résolument fonctionnaliste (le somptueux appartement d’Antoine de Paris, rue Saint-Didier ; la ferme de l’éditrice Barbara Harrison Wescott à Rambouillet). Ses sculptures, elles, utilisent aussi bien le bois que la résine, le plâtre que la pierre artificielle. La minutie de ses croquis coupe le souffle. Le geste est toujours sûr.

De son vivant, elle ne connaît paradoxalement qu’une seule exposition, « Portraits décoratifs », en 1932, à la galerie La Renaissance. Après le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale, c’est un lent déclin, une vie de commandes, une ultime grande œuvre — un buste de Léon Blum pour la Ville de Narbonne, en 1953. Elle meurt, oubliée, 20 ans plus tard.

Sa réhabilitation passera par… Poitiers, en 1986, lorsque sa fille Maria Xawera Dunikowska, contacte le musée Sainte-Croix, qui aussitôt acquiert 82 pièces, devenant la première collection publique mondiale dédiée à Lipska. Tous ces artefacts sont présents, ainsi que 130 empruntés, dans un parcours en trois temps d’une ampleur rare, réhabilitant un corpus oscillant entre traditions et expérimentations, vernaculaire et modernité. Avec pour certitude une primauté de la lumière sur la couleur.

Marc A. Bertin

Informations pratiques

« Sarah Lipska. L’art dans tous ses éclats »,
jusqu’au dimanche 27 septembre,
musée Sainte-Croix, Poitiers (86).