Du 16 avril au 31 mai, Niort vibre au rythme de la manifestation initiée par la Villa Pérochon, centre d’art contemporain photographique. Philippe Guionie, directeur, lève un coin du voile.
« Agis dans ton lieu, pense avec le monde. » Une citation du poète Édouard Glissant comme mot d’ordre de cette édition. En quoi vous a-t-elle servi de boussole ?
Elle m’a non seulement servi pour cette édition de RJPI, mais également pour l’ensemble du travail que je mène en tant que directeur artistique de la Villa Pérochon. Le sociétal et l’environnemental constituent un souci permanent de notre mission, voilà pour « penser avec le monde ». « Agir dans son lieu » signifie aller vers l’autre, se projeter, essayer de déconstruire l’idée que l’on peut se faire d’un centre d’art. Je suis partisan d’une parole décontractée, mais savante. Ici, nous expérimentons de nouvelles formes de médiation à l’attention de nouveaux publics à l’instar de ces visites 100% dog friendly ; ceci est tout sauf anecdotique. Le contenu est assez innovant : en visitant un lieu de culture avec son animal de compagnie, à qui s’adresse-t-on ? Comment le fait-on ? Ces visites sont complètes de longue date. Voici ce que signifie agir dans son lieu. Un lieu dynamique y compris dans sa perception.
Pourriez-vous présenter le travail de votre invité d’honneur Grégoire Eloy ?
En 2021, il a été récipiendaire du prestigieux prix Niépce. Cette année-là, j’étais son parrain avec une idée simple : il avait rendez-vous avec son époque avec près de 25 ans de travail autour du vivant. Certes, son esthétique est en perpétuelle évolution, mais ne cesse de questionner l’état du monde. Cette rétrospective d’ampleur — 9 séries compilant plus de 20 ans de regard — interroge le monde de différentes manières. Il s’agit d’une photo documentaire longue, lente. Un état des lieux comme une fresque cohérente suscitant les imaginaires sans donner de leçons. Grégoire Eloy incarne ma volonté : des artistes portant un récit d’ampleur sur la durée. C’est une exposition « grandeur nature » dans toutes les acceptions du terme.
Vous annoncez des expositions au croisement de la photographie et des sciences. Que cela nous dit-il du monde ?
On a besoin de se parler. On a besoin d’humanités qui se rencontrent et se racontent ; photographes et scientifiques trouvent ici une passerelle et des distances nouvelles par la confrontation. Ces expertises croisées font énormément bouger les lignes. Un tiers des photographes des RJPI 2026 s’est entouré de spécialistes ou d’universitaires pour créer du commun. C’est peut-être utopique mais cela constitue une forme de prise de risque. De surcroît à une époque où l’on remet la science en cause, il faut un discours apaisé. Enfin, j’essaie de ne pas créer des habitudes mais bien des rendez-vous.
Il est aussi question d’une installation pluridisciplinaire à la suite d’une résidence de création au PNR du Marais poitevin…
…le premier projet que j’ai initié, en 2024, à mon arrivée. Inviter via une péniche détournée un collectif pluridisciplinaire (Fusées), en mobilité douce dans la 2e plus grande zone humide de France pour un travail portant sur la mémoire de l’eau. On a ainsi injecté un projet artistique dans un territoire qui n’en connaissait pas. De l’hyper-proximité à base notamment de collectes, de field recording. On reconstitue la forme de la péniche avec un jeu de fenêtres pourvues d’écrans avec de multiples projections et la diffusion de sons. Une somme de premières fois sortant du cadre traditionnel des RJPI se demandant : « Qu’est-ce qui fait image ? » Une plongée dans l’ultra-local, pénétrant dans les interstices comme un récit de choses ordinaires. On est dans le ressenti sans tirage ni accrochage linéaire. On raccourcit les distances avec le PNR qui démarre à Niort. À l’arrivée, une somme de questions sur les enjeux de l’eau, une tentative, et un pari.
On notera aussi le 2e volet de la série documentaire « Jeunesse niortaise » de Jeanne Lucas…
…un compagnonnage au long cours jusqu’en 2028, telle une saga portée par une photographe niortaise interrogeant les jeunes et peignant en creux leur portrait. En 2028, il y aura une grande fresque, accompagnée d’une publication. Désormais, on élargit le spectre du territoire vers les quartiers et l’agglomération. Au-delà du volet artistique, on constitue un groupe de jeunes que l’on accompagne dans l’éducation à l’image et les pratiques de la photographie. Je dirais qu’il s’agit d’un portrait d’une jeunesse, pas si bien connue, d’une ville de taille moyenne française.
Que va proposer Georges Rousse à la maison « gaufrette », la plus petite de la ville de Niort ?
Cela risque de dérouter. La maison « gaufrette » est un confetti urbanistique niortais ayant survécu à mille et une restructurations. Ses propriétaires, architectes du patrimoine, nous font entièrement confiance. Je ne connaissais pas Georges Rousse mais avait eu vent de ses interventions in situ, généralement dans de grands espaces. Il vient donc faire du Georges Rousse, mais dans un confetti avec une proposition dedans/dehors. À 78 ans, il n’a plus rien à prouver. Il se fait plaisir mais avec une rigueur constante dans l’approche. À l’intérieur, il propose des œuvres éphémères (des anamorphoses). À l’extérieur, une signature urbaine avec un immense échafaudage repeint en noir, orné d’un immense soleil, transformant ainsi cette habitation en un geste de création urbaine, emballée façon Cristo. Cerise sur le gâteau, un biscuit — la gaufrette Georges Rousse — sera créé pour prolonger la chose. Le décalage de cette proposition est tout à la fois simple, irréel, poétique, visuel, dedans, dehors, chargé d’histoires.
Propos recueillis par Marc A. Bertin
Rencontres de la jeune photographie internationale, du jeudi 16 avril au dimanche 31 mai, Villa Pérochon , Niort (79).