Deux remarquables productions d’opéras, une nouvelle étape dans l’itinéraire buissonnier d’un pianiste décidément in(c)lassable : trois rendez-vous immanquables pour magnifier votre hiver.

Lakmé juvénile à l’Opéra de Bordeaux

C’est sous le signe de l’amour qu’Emmanuel Hondré a choisi de placer une saison 2025-2026 qui inaugure son deuxième mandat à la tête de l’Opéra de Bordeaux. Après Porgy & Bess, et en attendant la rarissime Montagne noire d’Augusta Holmès en mai prochain, la production de Lakmé, chef-d’œuvre de Léo Delibes (1836-1891), proposée en février, offre une nouvelle déclinaison de ce thème inépuisable. Mais elle est surtout emblématique des multiples transformations qu’Emmanuel Hondré a impulsées dans sa maison afin de mettre celle-ci pleinement au diapason de son temps.

D’abord, parce qu’il s’agit d’une production « zéro achat » : décors et costumes recyclent ceux de précédents spectacles. Ensuite, parce qu’elle est le quatrième bébé de l’Académie qu’il a mise en place en 2022 pour soutenir l’insertion professionnelle de jeunes artistes et favoriser la création collaborative.

Liberté et accompagnement attentif

Après La Traviata, Le Barbier de Séville et un programme américain donné dans le parc du château de Ferrand, ce Lakmé Revisiteda été confectionné par une équipe artistique formée d’une dizaine de jeunes artistes européens âgés de 20 à 30 ans : une metteure en scène-costumière ; une scénographe qui signe également la création lumières ; un compositeur chargé de réduire la partition d’orchestre ; un trio vocal et un quatuor d’instrumentistes, sélectionnés collégialement avec l’Académie du Festival Ravel de Saint-Jean-de-Luz, la Ferme de Villefavard en Limousin et la compagnie ARCAL.

Pour monter cet « opéra de tréteaux », facile à faire tourner, la petite troupe éphémère a bénéficié à la fois de l’accompagnement attentif des équipes de l’Opéra et d’une totale liberté. Avec pour seule contrainte, comme le confirmait récemment Emmanuel Hondré au magazine Diapason, de « conserver les grands airs et les lignes vocales intactes, pour que les jeunes artistes apprennent le métier en chantant les grands rôles ». Au sujet de la soprano ukrainienne que l’on entendra dans le rôle-titre, il confie : « Je crois que les débuts en France d’Oksana Pynchuk seront un événement dans le fameux Air des clochettes… » On est en tout cas très curieux de voir ce que cet ouvrage, créé en 1883 à l’Opéra-Comique, orientaliste en diable, gorgé de mélodies et d’effusions romantiques, inspire à de jeunes artistes d’aujourd’hui.

  • À retenir :
    Lakmé Revisited, mise en scène et costumes : Sérine Mahfoud, scénographie et lumières : Blandine Granier, arrangement et composition : Christiaan Willemse, Académie de l’Opéra national de Bordeaux,
    du mardi 24 au jeudi 26 février, 20h,
    Grand-Théâtre, Bordeaux (33).

Grand bain à l’Opéra de Limoges

C’est un autre chef-d’œuvre du répertoire, créé 18 ans plus tard à Prague, et une autre histoire d’amour tragique que l’on pourra applaudir le mois suivant à l’Opéra de Limoges, dans une production d’ailleurs passée par le Grand-Théâtre de Bordeaux : avec Rusalka, Antonín Dvořák (1841-1904) livrait en 1901 l’un des opéras majeurs de la musique tchèque, et l’une de ses partitions les plus accomplies, parcourue comme souvent de nombreux emprunts au folklore de son pays.

Transposé dans l’univers de la natation synchronisée par les metteurs en scène Jean-Philippe Clarac & Olivier Deloeuil, ce conte de fées moderne, parent d’Ondine ou de La Petite Sirène, retrace le délicat éveil à la féminité d’une jeune fille idéaliste et déterminée, hypersensible et terriblement attachante. Là où certaines transpositions actuelles peuvent s’avérer vaines ou capillotractées, tout coule de source – si l’on peut dire – dans cette saga intimiste qui nous tient en haleine trois heures durant.

  • À retenir :
    Rusalka, opéra en 3 actes d’Antonín Dvořák, livret en tchèque de Jaroslav Kvapil, créé le 31 mars 1901 au Théâtre national de Prague, Pavel Baleff, direction musicale, Arlinda Roux Majollari, cheffe de chœur, Élisabeth Brusselle, cheffe de chant, Jean-Philippe Clarac & Olivier Deloeuil, mise en scène, scénographie, costumes, Christophe Pitoiset, collaboration à la scénographie, Rick Martin, lumières, Pascal Boudet, réalisation vidéo, Timothée Buisson, montage vidéo, Julien Roques, création graphique, Luc Bourrousse, dramaturgie,
    dimanche 8 mars, 15h, mardi 10 mars, 20h, jeudi 12 mars, 20h,
    Grand-Théâtre – grande salle, Opéra de Limoges, Limoges (87).

Romances sans clichés avec Bertrand Chamayou

Lorsqu’il ne préside pas aux destinées du Festival Ravel à Saint-Jean-de-Luz, ou lorsqu’il ne se produit pas avec les plus grands orchestres et les meilleurs chambristes de la planète, le pianiste Bertrand Chamayou poursuit en solo un itinéraire des plus singuliers. On ne s’appesantira pas sur ses moyens : n’est-il pas, comme le rappelle son site Internet, « le seul artiste français à avoir remporté les Victoires de la Musique à cinq reprises, dans toutes les catégories » ?

On admirera plutôt son insatiable curiosité et son goût de l’aventure, dont témoignent des programmes qui frappent autant par leur originalité que par leur profonde cohérence, et leur sensibilité à fleur de peau. Pour preuve, outre ses deux disques récemment consacrés à John Cage et Erik Satie, le récital qu’il propose en mars à La Rochelle, architecturé autour des Romances sans paroles qui jalonnent la vie (brève) de Felix Mendelssohn (1809-1847). Il y met en regard, sous le titre « Romance », des pièces de Gabriel Fauré, Charles Ives, Clara Wieck-Schumann ou Franz Schubert et des miniatures de George Crumb ou György Kurtág, mais aussi des airs des Beatles ou de Thelonious Monk. Envoûtant et déroutant.

  • A retenir :
    « Romance », Bertrand Chamayou,
    dimanche 1er mars, 17h,
    La Coursive, scène nationale de La Rochelle, La Rochelle (17).

David Sanson