[ Supplément ASTRE- Réseau arts plastiques et visuels en Nouvelle-Aquitaine] Encore trop méconnu, le principe de l’artothèque — un fonds d’œuvres d’art destinées au prêt — apparaît au début des années 1980 dans le sillage des politiques de démocratisation culturelle. Il repose sur une idée simple : permettre à chacun d’emprunter une œuvre pour l’accueillir temporairement chez soi, comme on le ferait avec un livre en bibliothèque, afin de favoriser une relation directe, quotidienne et sensible à la création contemporaine. Plusieurs artothèques sont présentes en région, focus sur trois d’entre elles : les arts au mur à Pessac, l’artothèque de Châtellerault et le Frac-Artothèque Nouvelle-Aquitaine à Limoges.
« Accueillir une œuvre d’artothèque chez soi, ce n’est pas consommer un service, c’est prendre part à un projet collectif », expose Anne Peltriaux, directrice des arts au mur. C’est à travers ce type de formule que l’on saisit à quel point ces acteurs culturels bâtissent une utopie de manière concrète : permettre à chacun de faire l’expérience quotidienne des œuvres d’art à domicile.
Relation à la création
Une relation à la création qui s’inscrit dans la durée et qui, peu à peu, participe à déconstruire l’idée que l’art ne serait réservé qu’à une partie de la population. Le frein de la possession individuelle est levé et les œuvres circulent en contrepartie d’un simple abonnement. Si cette expérience est effectivement possible, c’est parce qu’elle s’ancre au sein de projets culturels et politiques affirmés, qui considèrent la création artistique comme une richesse partagée et comme un élément constitutif du bien commun.
Dès sa création, en 1986, l’artothèque du Limousin a été conçue comme une collection régionale. En 2015, elle fusionne avec le Fonds régional d’art contemporain (Frac) Limousin, autre fonds public d’œuvres, cette fois-ci destinées aux seules institutions. Les deux se rencontrent autour de nombreux artistes dont ils possèdent chacun des œuvres. Après plusieurs années de travaux, le désormais nommé Frac-Artothèque Nouvelle-Aquitaine s’est vu doté d’un nouveau lieu inauguré au printemps 2025 en centre-ville de Limoges et dans lequel l’artothèque jouit d’une accessibilité nouvelle pour les particuliers.
À Châtellerault, l’artothèque est associée à d’autres équipements gérés par la communauté de communes : une école d’arts plastiques et un centre d’art contemporain avec ses ateliers de l’imprimé. C’est l’activité de l’atelier qui a nourri une collection depuis les années 1980 car pour chaque tirage d’estampe, un exemplaire était donné à la structure. Depuis 2000, ce riche fonds est désormais mis à disposition de la population, au sein de la Maison Descartes.
Enfin, les arts au mur est la plus récente, fondée en 2002 à l’initiative d’ Anne Peltriaux et Corinne Veyssière qui présentèrent le projet à plusieurs collectivités pour trouver accueil à Pessac. Dans ses locaux, l’association développe également un programme d’expositions. Aujourd’hui, une trentaine de collections est recensée à l’échelle nationale au sein de l’ADRA, l’association de développement et de recherche sur les artothèques. En Nouvelle-Aquitaine, y figurent également celles de La Rochelle, Angoulême et Poitiers.
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Identité propre
En plus d’être ouvertes aux particuliers, ces collections travaillent avec des institutions et des partenaires des secteurs scolaires, hospitaliers, sociaux… Jusqu’à 2000 mouvements annuels d’œuvres pour les arts au mur.
Dans le cas du Frac-Artothèque Nouvelle-Aquitaine, des relais situés en milieu rural favorisent la présence des œuvres dans les secteurs éloignés de ce type d’offre. Qu’il s’agisse du Centre International de l’Art et du Paysage (CIAP) sur l’île de Vassivière ou de Peuple et Culture Corrèze, à Tulle, chaque relais a son identité propre et intègre cette proposition à son projet culturel. Une typologie d’action encouragée par le récent appel à manifestation d’intérêt « Plan artothèque en milieu rural », confié au Centre national des arts plastiques (Cnap) par le ministère de la Culture. De nouveaux projets de relais se dessinent d’ailleurs : pour le Frac-Artothèque en Creuse avec le CAC23 bis et pour les arts au mur en Lot-et-Garonne avec Pollen.
Reste une question centrale : comment s’opère le choix d’œuvres destinées à circuler dans des contextes aussi variés ? Car si les collections des musées ou des Frac exigent des conditions d’exposition strictes, qu’en est-il des taux d’hygrométrie, de la luminosité ou des variations de température chez les particuliers ? Incontrôlables, bien sûr. Les artothèques prennent-elles pour autant le risque de proposer au prêt des œuvres d’artistes que l’on croise dans les musées et les centres d’art contemporain ? Oui, résolument.
Oeuvres sélectionnées en comité
À l’instar des autres collections publiques, les œuvres sont sélectionnées en comité. Les membres formulent des propositions ou choisissent à partir d’une pré-sélection opérée par la direction. En quarante ans d’existence, près de 5 000 œuvres ont rejoint les grilles et les bacs du Frac-Artothèque. Celui-ci a d’ailleurs soutenu la création des arts au mur par des dons et des dépôts, contribuant à la constitution de son fonds. À Pessac, 1 145 œuvres sont aujourd’hui disponibles ; à Châtellerault, environ 1 500.
L’intérêt pour la démarche d’un artiste oriente d’abord les acquisitions. Il s’agit de maintenir un haut niveau d’exigence, autant pour les créateurs émergents que pour les plasticiens confirmés. À Limoges, la collection comprend notamment des ensembles monographiques permettant d’appréhender un artiste à travers plusieurs œuvres.
Les structures veillent également à rendre compte de la diversité de la création — dans ses courants, ses thématiques, ses techniques — et à corriger les déséquilibres historiques, notamment en matière de parité. S’agissant des techniques, les choix tiennent compte des contraintes du prêt domestique. Il s’agit majoritairement d’œuvres bidimensionnelles sur papier — photographies, sérigraphies, gravures, lithographies, aquarelles — de format modeste et encadrées ; plus rarement de peintures.
Quant à l’origine géographique des artistes, elle s’étend de la scène régionale au champ international. En parallèle, la commande nationale d’estampes portée par le Cnap vient enrichir ces collections : 15 œuvres originales sont sélectionnées puis produites, et chaque artothèque reçoit un exemplaire de ces multiples en don.
Il ne faut pas donner peur d’emprunter
Qu’en est-il du passage au prêt ? « C’est un peu un numéro d’équilibriste, parce qu’il faut à la fois sensibiliser l’abonné à la fragilité des œuvres, à leur unicité, au fait que c’est une collection publique et d’un autre côté, rassurer l’emprunteur. Il ne faut pas donner peur d’emprunter, car ce n’est pas non plus complexe d’accrocher une œuvre chez soi », explique Philippe Charly, responsable de l’artothèque à Limoges. Un équilibre subtil s’instaure ainsi entre une forme de désacralisation de l’œuvre d’art — devenue très accessible — et une sensibilisation à la valeur de cet objet en tant que création et en tant que morceau d’un patrimoine en construction.
Pour cela, les lieux formalisent l’emprunt par un temps dédié. Sur rendez-vous à Limoges et Pessac, sur présentation spontanée à Châtellerault. Les abonnés sont reçus entre 30 minutes et une heure. Ils sont sensibilisés à la démarche artistique, au sujet, à la matérialité de l’œuvre. Le geste diffère de l’emprunt d’un livre en bibliothèque : il relève davantage d’un acte de transmission.
Les emprunteurs sont également informés des bonnes pratiques : ne pas laisser l’œuvre dans un véhicule, l’accrocher dès son déballage, éviter de l’installer au-dessus d’un radiateur… Un constat d’état est réalisé au départ comme au retour, afin de repérer d’éventuelles altérations. Sur le document figure la valeur de l’œuvre, un rappel discret de sa dimension patrimoniale.
Fidélité des abonnés
Administrativement parlant, c’est plutôt simple : il faut contracter un abonnement annuel (avec quelques variantes selon l’artothèque) et fournir un justificatif d’assurance. Suivant les formules de chaque collection, un abonné peut emprunter une à deux œuvres pour une durée de deux à quatre mois, dans la limite de six à douze prêts annuels.
« Tu vis en colocation avec une œuvre, ça peut bien ou mal se passer », sourit Philippe Charly. Mais à l’expérience, et sauf exception — le retour rapide d’une œuvre car l’emprunteuse supportait mal son sujet —, ça se passe très bien. Cela se confirme par la fidélité des abonnés, la croissance régulière des inscriptions et même, le passage de flambeau d’une génération à l’autre. « On a connu une femme à l’ouverture qui venait avec son bébé. Désormais, âgée de 18 ans, sa fille s’est à son tour inscrite », raconte Anne Peltriaux.
En ce qui concerne la relation développée aux œuvres, tous les responsables sont unanimes : au fil des ans, les abonnés affinent leur regard, élargissent leur goût et osent faire des choix qu’ils n’auraient pas faits au début. Tous s’accordent sur la relation particulière qui se déploie au travers du temps long du prêt. « Certains abonnés sont en demande de médiation, d’autres non. Ils veulent s’emparer eux-mêmes de l’œuvre, l’éprouver dans la durée », témoigne Julie Vanneste, responsable de l’artothèque de Châtellerault.
Passer le cap
« On ne décore pas son mur, on partage son espace avec une présence », renchérit Anne Peltriaux. L’expérience n’est pas qu’individuelle. Certains viennent faire le choix en famille et cela donne lieu à des débats dans lesquels adultes et enfants ont voix au chapitre. Actuellement, les arts au murs procède à une collecte de photos des œuvres en situation chez l’habitant, l’association demande que les images soient accompagnées de témoignages de ces colocations avec les créations.
Et, parfois, l’expérience du prêt ne suffit plus. Le fait d’emprunter a permis de rassurer l’abonné sur sa capacité à apprécier le travail d’un artiste. Alors, certains passent le cap et deviennent collectionneurs à leur tour. En tant que lieu de production avec son atelier de l’imprimé, l’artothèque de Châtellerault possède un catalogue d’œuvres disponibles à l’achat pour un budget moyen de 100 euros.
Elle organise également Édition illimitée, un salon en biennale qui met en avant l’art imprimé et édité, une autre façon de faciliter l’accès à l’acquisition. Du côté du Frac-Artothèque Nouvelle-Aquitaine, un programme a été mis en place en ce sens, les Apprentis collectionneurs et collectionneuses : la critique d’art Émilie Flory y accompagne un groupe d’Amis de l’association dans la sélection d’œuvres destinées à être acquises collectivement.
Du premier emprunt à l’éventuelle acquisition, c’est une même dynamique qui se diffuse : former des regards autonomes et inscrire la création contemporaine dans l’expérience quotidienne.
Hélène Dantic
Article extrait du dernier supplément d’Astre paru dans le numéro d’avril de junkpage