[ Supplément ASTRE- Réseau arts plastiques et visuels en Nouvelle-Aquitaine] Autrefois simple outil de reproduction, l’art imprimé est devenu un espace de créations originales particulièrement accessibles. Photographies, sérigraphies, lithographies ou gravures circulent hors des galeries classiques, portées par des ateliers collaborant avec de nombreux artistes. Quelles motivations animent ces structures, souvent associatives ? Quel est l’impact de cette politique de prix modérés sur leur modèle économique ? Et comment se crée le lien avec les acquéreurs ? Échanges sur ces enjeux avec trois acteurs régionaux : l’atelier de photographes Cdanslaboite (Bordeaux) et les ateliers d’estampe Le Bouc et Les Mains Sales (Charente).


Aussi différents soient-ils, ces trois ateliers ont pour caractéristique commune de mettre l’accompagnement des artistes au cœur de leurs activités. C’est en effet dans un esprit de solidarité que l’association Cdanslaboite a été créée en 2012 par un groupe de photographes.

En s’associant, ils cherchaient à renforcer leurs pratiques professionnelles et à mutualiser des outils de travail. Avec la Maison Bourbon — mise à disposition par la Ville de Bordeaux —, ils trouvent des espaces adéquats pour coopérer. En parallèle, ils débutent l’organisation des « Mercredis Photographiques », un format d’exposition déployé sur une seule soirée, correspondant au temps du vernissage, pour en faire un moment d’échange privilégié avec les artistes.

500 photographes exposés en 15 ans

Les tirages exposés sont produits dans les ateliers de l’association, puis gracieusement remis aux photographes à la fin de l’événement. D’autres rendez-vous se développent par la suite : « Nuits Noires photographiques » et « Mois de la Photo » avec toujours une attention portée aux conditions de prise en charge des droits et des frais des artistes. En 15 ans, 500 photographes ont été exposés, d’abord issus de la scène locale, avant que  l’invitation s’élargisse à la dimension internationale.

En Charente, c’est l’attrait pour l’objet imprimé, les techniques d’impression et l’envie de faire qui animent Audrey Potrat, co-fondatrice de l’atelier Le Bouc. Après des études aux Beaux-Arts d’Épinal, et à la suite de premières expériences éditoriales en format revue, c’est en 2018, à Angoulême, ville repérée pour la richesse de son réseau d’auteurs et d’autrices, qu’elle choisit d’implanter un atelier en centre-ville.

Avec ce lieu, l’idée est de se rendre davantage visible et ainsi sortir de l’entre-soi qui avait guidé les précédents projets. L’atelier fonctionne en plusieurs pôles : résidence, commande et médiation. Il est un outil dans lequel les artistes peuvent trouver un appui autour de trois techniques : gravure, sérigraphie et lithographie. Depuis peu installé dans de nouveaux locaux à Saint-Yrieix, l’espace de travail agrandi est devenu plus confortable pour les artistes qui le fréquentent — notamment lors d’invitation en résidence —, et profitent de l’accompagnement d’Audrey Potrat.

L’outil, placé au centre de la relation

À Angoulême, l’atelier de sérigraphie Les Mains Sales est né, en 2010, d’une coopération de deux initiatives charentaises : les Éditions dans la Caravane et Le Logis de Thélème. La rencontre a lieu autour de compétences complémentaires et d’une posture partagée : la revendication d’une approche artisanale de la sérigraphie. L’atelier grandit vite et comprend quelques années plus tard 6 salariés, un site de production et un lieu de diffusion (Le Comptoir des images). Peut-être trop grand.

Préférant consacrer son temps à la production plutôt qu’à l’organisation, l’association redevient un seul atelier avec deux personnes, Thomas Dervieux (co-fondateur) et Nicolas Olivier. Leur credo : mettre des outils et des savoir-faire au service des artistes et de leurs projets, les assister dans la traduction de l’image source en sérigraphie, trouver des solutions aux difficultés rencontrées. En une quinzaine d’années, ils ont acquis une expérience qui affine leurs réponses techniques.

L’outil, placé au centre de la relation, supplante toute ligne artistique prédéfinie. Exigence technique et capacité d’innovation dominent, à tel point que dans le cadre de commandes spécifiques, des marques internationales viennent ici chercher des compétences qu’elles ne trouvaient pas ailleurs.

Dépoussiérer l’image de l’estampe

Cette précision technique des Mains Sales trouve un écho esthétique au Bouc, qui souhaite dépoussiérer l’image de l’estampe en promouvant un art imprimé qui se situe du côté de la création contemporaine. Cela se traduit par une ligne artistique qui s’affine avec les années, au fil des collaborations avec des artistes plasticiens. Les estampes sont de plus en plus épurées, des gammes chromatiques s’affirment. D’un tirage à l’autre, des détails varient, chaque exemplaire devenant presque unique.

Pour ces trois associations, l’exigence de se placer au service de la création n’est pas sans coût. Les structures s’organisent autour d’une diversification de leurs activités (formation, médiation, commande, production) qui leur permet de trouver un modèle économique qui reste néanmoins fragile.

Dans ces conditions, faire le choix de maintenir des prix attractifs est une posture revendiquée. Car au-delà de travailler avec des artistes, l’envie de partager la création artistique avec le plus grand nombre constitue un moteur essentiel. Et selon les contextes et les interlocuteurs, trouver le bon niveau de compromis entre l’ambition et la réalité s’avère un véritable jeu d’équilibriste. Un exercice délicat dont témoigne le nom des Mains Sales, sciemment choisi en référence à la pièce de théâtre de Jean-Paul Sartre.

Le souhait de l’accessibilité

En Gironde, après s’être concentrée à ses débuts sur le soutien à l’activité des artistes, Cdanslaboite développe et augmente les modes de relation aux publics. Aux divers formats de rencontres et d’expositions déjà testés, s’est ajouté le principe de la boutique éphémère lors des événements au Centre national Jean Moulin à Bordeaux (mai-juin) et à La Réole (juin-septembre).

Jusqu’alors, il s’agissait de diffuser des livres, mais très prochainement, l’association proposera en plus la vente de photographies produites dans son atelier. Le souhait est l’accessibilité. Pour ce faire, choix des papiers, dimensions, absence de numérotation permettront de proposer des tarifs à partir de 30 à 40 euros. Comme pour les livres, l’association percevra 30% de commission sur les ventes, une occasion, aussi, de diversifier son économie.

Dans les ateliers d’estampe, les tarifs restent également très abordables avec des prix moyens autour de 50 à 70 euros qui sont déterminés en fonction du format, de la quantité de passages de couleurs, du nombre d’exemplaires, de la cote de l’artiste. Pour ces associations, il ne s’agit pas de spéculation, mais d’une rémunération juste pour l’artiste et l’atelier. Quant aux tirages, ils sont faits dans une échelle raisonnable : une moyenne de 100 épreuves pour l’un, plutôt 50 pour l’autre, déterminée par des questions de stockage et d’aire de diffusion.

Par double souci économique et écologique, les impressions ratées des Mains Sales sont exploitées et trouvent une autre façon de s’adapter aux petits budgets : certaines sont proposées à la vente dans des bacs à prix réduits, d’autres sont transformées en couverture de carnets. Enfin, les formats sont pensés en fonction des encadrements que l’on trouve dans le commerce, ce qui peut éviter de passer par un encadreur, une autre économie d’échelle pour les acquéreurs.

Une forme de rareté

Après la production, les artisans détruisent les écrans qui ont servi à la fabrication. Aucune des sérigraphies qui composent leur catalogue de 300 références ne peut être réimprimée. Ainsi, la centaine d’estampes produites pour chaque création (dont 50% sont remises à l’artiste pour sa propre diffusion) constitue les seuls exemplaires. Une forme de rareté que l’on retrouve également à l’atelier Le Bouc avec des images qui parfois ne dépassent pas les 10 exemplaires. Une donnée qui relativise l’idée de « multiple », parfois perçue comme dévalorisante pour ces créations originales.

Sans diffusion, les œuvres produites ne seraient qu’un stock inerte. Et c’est parfois l’absence de lieux marchands adéquats qui rend les initiatives nécessaires. À l’exemple de Cdanslaboite, qui s’est dotée de boutiques éphémères car il n’existait plus de librairie spécialisée en photographie sur le territoire. Pourvue de ces espaces, elle peut donc augmenter son offre par des tirages produits dans ses ateliers, les vendant jusqu’en milieu rural.

Les enjeux sont autres en Charente. Un petit espace de vente est inclus dans le local des Mains Sales, mais désormais implanté en périphérie, Le Bouc ne fait plus de vente sur son site. Pour les deux, les canaux de diffusion se partagent entre e-commerce et vente physique. Chacune possède une boutique en ligne sur laquelle on peut directement commander, une solution qui, seule, ne permet pas d’écouler la production.

Relation plus fine avec la création

L’équipe des Mains Sales témoigne même d’une baisse de 50% après le Covid ; période à laquelle les personnes s’étaient emparées de l’achat à distance. D’autres voies sont choisies : la plateforme internationale Artsper pour l’e-vente ainsi que des dépôts en galeries, magasins de décoration, librairies. À cela s’ajoutent les festivals et salons dans lesquels les ateliers tiennent des stands.

La place n’est pas toujours facile à trouver et le succès en matière de ventes n’est pas toujours au rendez-vous : « L’estampe est un médium surcoté en festival et sous-coté en galerie », explique Audrey Potrat. Du côté des acquéreurs, l’expérience d’achat en direct est bien plus riche. Ils peuvent bénéficier d’explications sur le contexte de production de l’œuvre, sur le travail de l’artiste, sur la technique de production, le tout parfois agrémenté d’une visite de l’atelier. Un moment de sensibilisation qui permet de créer – dès l’achat – une relation plus fine avec la création.


Le profil des acheteurs est quant à lui plutôt diversifié : parfois féru de décoration pointue, parfois amateur averti d’estampe, parfois simple néophyte qui fait son tout premier achat. Certains ont même développé une fidélité au fil des festivals ou de la fréquentation de l’atelier, constituant, année après année, leur propre collection d’œuvres originales économiquement accessibles mais bien loin d’être sans valeur.

Dans la région, d’autres associations produisent ou diffusent de l’art imprimé : Orbe à La Rochelle (17), Labo Estampe à Boucau (64), À Propos à Pau (64), la Fanzinothèque à Poitiers (86). De quoi éveiller et entretenir la fibre de la collection.

Hélène Dantic

Article extrait du dernier supplément d’Astre paru dans le numéro d’avril de junkpage